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Depuis plus de quinze siècles, saint Véran occupe une place importante dans l’histoire religieuse de Vence. Considéré comme l’un des premiers évêques de la ville et honoré comme saint patron, il reste une figure bien connue de la tradition locale. Pourtant, malgré sa renommée qui perdure, il est étonnamment difficile d’affirmer quoi que ce soit avec certitude sur sa vie. Une grande partie de ce que nous savons provient de récits rédigés plusieurs siècles après sa mort, souvent fondés sur des traditions plus anciennes dont il est difficile de retrouver les origines. Il n’est donc pas simple de distinguer les faits historiques des légendes religieuses.
Selon la tradition, Véran aurait vécu au Ve siècle. Il aurait été le fils de saint Eucher, évêque de Lyon, et le frère de saint Salonius, devenu évêque de Genève. Il aurait également séjourné au célèbre monastère de Lérins, où il aurait étudié auprès de saint Hilaire, avant de devenir évêque de Vence. C’est une histoire fascinante, mais qui soulève presque autant de questions qu’elle apporte de réponses. La principale difficulté vient du fait qu’un autre saint Véran, associé à Lyon, apparaît dans les documents historiques avec de nombreux éléments biographiques identiques. S’agissait-il de deux hommes différents dont les histoires se seraient confondues au fil du temps, ou n’y avait-il à l’origine qu’un seul Véran, dont différentes communautés religieuses se seraient ensuite approprié l’histoire ? Les historiens se penchent sur cette question depuis des siècles, et la réponse est loin d’être simple.
Les témoignages qui nous sont parvenus forment un ensemble complexe d’écrits des premiers siècles du christianisme, de correspondances papales, de documents ecclésiastiques, de traditions médiévales et de travaux d’historiens des siècles suivants. Certaines sources semblent confirmer une interprétation, tandis que d’autres suggèrent une explication différente. Même les chercheurs qui ont consacré beaucoup de temps à étudier la vie de Véran étaient souvent en désaccord sur les détails les plus élémentaires. Heureusement, leurs divergences nous ont laissé de précieuses informations sur les documents qu’ils ont examinés et les conclusions auxquelles ils sont parvenus. Parmi les plus importantes de ces recherches figure une étude approfondie publiée en 1750 dans les Acta Sanctorum, une œuvre savante remarquable dont les auteurs étaient déterminés à examiner la vie des saints avec un regard critique.
Pour en savoir plus sur saint Véran, vous pouvez lire cet article : Faith and Legends: Uncovering the 5th-Century Mystique of Saint Véran of Vence.


Les Bollandistes et les Acta Sanctorum
Au XVIIe siècle, un groupe de savants jésuites entreprit un projet extraordinairement ambitieux : rassembler, étudier et publier les biographies des saints chrétiens à travers les siècles. L’idée venait du jésuite belge Heribert Rosweyde (1569–1629), mais c’est son successeur, Jean Bolland (1596–1665), qui transforma ce projet en ce qui allait devenir les Acta Sanctorum, ou Actes des saints. Avec d’autres savants jésuites, notamment Godfrey Henschen, puis Daniel van Papenbroeck, Bolland entreprit de réaliser un ouvrage bien plus important qu’un simple recueil de biographies religieuses. Les deux premiers volumes, consacrés aux saints célébrés en janvier, furent publiés à Anvers en 1643. Ce projet de recherche ambitieux prit progressivement une ampleur considérable, jusqu’à devenir une collection monumentale de 67 gros volumes totalisant plus de 60 000 pages, publiés sur une période de près de trois siècles. Les savants qui y participèrent furent connus sous le nom de Bollandistes, un nom encore aujourd’hui associé à l’étude critique de la vie des saints.
Ce qui distinguait les Bollandistes de nombreux auteurs précédents, c’était leur volonté d’examiner les preuves historiques plutôt que de simplement reprendre les récits traditionnels. Ils exploraient les bibliothèques des monastères, rassemblaient des manuscrits anciens, comparaient différentes versions des mêmes histoires et étudiaient aussi bien les dates et les lieux géographiques que les liens familiaux et les nominations ecclésiastiques. Leur travail était organisé selon le calendrier des fêtes des saints, et chaque notice était souvent accompagnée de longs commentaires examinant la fiabilité des sources disponibles. Lorsque les récits se contredisaient, les Bollandistes cherchaient à expliquer ces différences. Ils remettaient également en question des traditions établies depuis longtemps, même lorsque cela les opposait aux autorités religieuses. Leurs méthodes n’étaient pas toujours aussi rigoureuses que celles des historiens modernes, et il leur arrivait de tirer des conclusions erronées. Néanmoins, leur volonté de soumettre les traditions religieuses à un examen historique approfondi était remarquable pour leur époque.
Le résultat fut bien plus qu’un simple recueil de biographies de saints. Les Acta Sanctorum devinrent une extraordinaire source d’informations sur l’histoire des premiers siècles du christianisme et du Moyen Âge, préservant d’innombrables documents, traditions et observations de chercheurs qui auraient autrement pu être perdus ou oubliés. Les Bollandistes ne parvenaient pas toujours à distinguer les faits des légendes, mais ils identifiaient souvent les problèmes mêmes qui occupent encore les historiens aujourd’hui. Leur travail se poursuit également à travers une tradition de recherche toujours vivante, entretenue par la Société des Bollandistes à Bruxelles. Pour quiconque cherche à mieux connaître un personnage aussi difficile à cerner que saint Véran de Vence, cette collection constitue un point de départ inestimable. Parmi ses milliers de pages figure une étude particulièrement intéressante de sa vie, publiée en 1750, dans laquelle le savant jésuite Jean Périer tenta de démêler les récits contradictoires concernant cet ancien évêque de Vence.


Jean Périer et son étude de 1750 sur saint Véran
En 1750, le troisième volume de la partie de septembre des Acta Sanctorum fut publié à Anvers. Il contenait les vies et les récits historiques des saints célébrés entre le 7 et le 11 septembre. Parmi eux figurait une étude approfondie intitulée De S. Verano Episc. Confessore Venciæ in Gallia (Sur saint Véran, évêque et confesseur, à Vence en Gaule), placée à la date du 10 septembre, jour traditionnel de sa mort. L’article était rédigé par le savant jésuite Jean Périer (Joannes Perierus), dont les initiales, J. P., apparaissent sous le titre. Plutôt que de présenter une biographie traditionnelle remplie de récits de miracles et de dévotion religieuse, Périer avait intitulé son travail Commentarius Historicus, ou Commentaire historique. Son objectif était d’examiner les témoignages qui nous sont parvenus, de comparer les récits souvent contradictoires des auteurs précédents et d’établir, dans la mesure du possible, ce que l’on pouvait savoir avec certitude sur la vie de saint Véran.
Dès le départ, Périer se heurta à un problème important. Comme il l’explique dans la troisième section de son commentaire, il n’avait réussi à trouver aucune biographie ancienne de Véran, ni imprimée ni manuscrite. Reprenant une observation faite plus d’un siècle auparavant par Vincent Barralis (moine et historien de l’abbaye de Lérins au XVIIe siècle), il suggérait qu’une telle biographie avait peut-être existé avant de disparaître, ou qu’elle n’avait peut-être jamais été écrite. Curieusement, Périer ne mentionne pas la Vie de saint Véran, rédigée vers 1660 par Jacques Barcillon, chanoine de la cathédrale de Vence. Bien que le manuscrit de Barcillon existât depuis près de quatre-vingt-dix ans, il n’avait jamais été publié et était apparemment conservé à Vence. Périer ignorait probablement son existence, même si cela ne peut être établi avec certitude. Quoi qu’il en soit, le récit de Barcillon, essentiellement consacré à la dévotion religieuse, aurait fourni peu de témoignages historiques anciens du type de ceux que recherchait Périer.
Périer dut donc reconstituer la vie du saint à partir de références dispersées dans les écrits anciens, les documents ecclésiastiques et les travaux d’historiens plus récents. Son étude, divisée en six sections, aborde une variété extraordinaire de sujets, notamment la présence de Véran dans les martyrologes, l’ancienneté de son culte à Vence, les églises et les monastères qui lui sont dédiés, ses reliques, ses liens familiaux supposés et ses relations avec le monastère de Lérins. Il examine également la correspondance conservée des papes Léon le Grand et Hilaire, qui fournit certains des témoignages contemporains les plus solides sur les activités d’un évêque nommé Véran au Ve siècle.
Au cœur de l’étude de Périer se trouve cependant la question qui continue de rendre l’histoire de Véran si intrigante : saint Véran de Vence était-il le même homme que le saint Véran associé à Lyon, ou s’agissait-il de deux évêques différents dont les vies avaient fini par se confondre ? Périer examine en détail les arguments des deux côtés, remettant fréquemment en question les conclusions de savants reconnus qui l’avaient précédé, notamment le cardinal Baronius (cardinal italien et historien de l’Église du XVIe siècle), Jean Savaron (historien français et spécialiste des textes classiques des XVIe et XVIIe siècles), Vincent Barralis et d’autres. Il finit par privilégier l’idée qu’un seul évêque du Ve siècle, Véran, apparaît dans ces récits contradictoires : le fils de saint Eucher, frère de saint Salonius et évêque de Vence. Mais dans quelle mesure son raisonnement est-il convaincant, et quelle confiance peut-on accorder aux documents sur lesquels il s’appuie ? Dans l’étude qui suit, nous examinerons le commentaire de Périer dans son ordre d’origine, explorerons ses sources, analyserons ses arguments et distinguerons ce que les témoignages historiques nous apprennent réellement de ce qui reste une question d’interprétation.
Plutôt que de reproduire ici l’intégralité de l’article de Périer, j’ai fourni un lien vers le texte latin original ainsi que vers les traductions complètes en français et en anglais, afin que vous puissiez suivre ses arguments tout en lisant mon analyse de son travail.
I. La commémoration de saint Véran, son culte, ses églises et son monastère
La commémoration du saint dans les calendriers religieux ; l’ancienneté de son culte ; les églises qui lui sont dédiées ; un monastère construit et nommé en son honneur.
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Le problème des nombreux saints Véran
Périer commence son étude en reconnaissant l’une des principales difficultés pour reconstituer la vie de saint Véran : plusieurs évêques portant le même nom apparaissent dans les anciens calendriers religieux et les écrits historiques. Pour compliquer encore les choses, leurs noms n’étaient pas toujours orthographiés de la même manière et prenaient différentes formes, notamment Veranus, Veranius, Verannius et même Uranius. En s’appuyant sur les annotations du cardinal Baronius au Martyrologe romain, Périer identifie plusieurs évêques nommés Véran, associés à différentes villes de Gaule. Sa principale préoccupation reste cependant la confusion possible entre Véran de Vence et Véran de Lyon, tous deux traditionnellement situés au Ve siècle. Certains historiens les considéraient comme deux personnes distinctes, tandis que d’autres pensaient qu’il s’agissait du même homme.
Plutôt que de trancher immédiatement cette question, Périer annonce qu’il examinera d’abord les témoignages concernant la commémoration de Véran dans les calendriers religieux et l’histoire de son culte. Il commence par constater que Véran de Vence n’apparaît pas sous son propre nom dans les anciens martyrologes de référence, notamment ceux attribués à saint Jérôme, Bède et Usuard. Il ne figure pas non plus aux dates du 9 ou du 10 septembre dans le Martyrologe romain, bien que Baronius reconnaisse explicitement son existence dans une annotation au 19 octobre. Périer souligne que l’historien Louis-Sébastien Le Nain de Tillemont s’était déjà étonné de cette absence.
Des martyrologes plus récents fournissent cependant plusieurs références. Claude Chastelain commémore Véran le 9 septembre, tandis que Filippo Ferrari et le Martyrologe de Paris le placent au 10 septembre. André du Saussay présente un récit beaucoup plus détaillé dans son Martyrologium Gallicanum, décrivant Véran comme le fils d’Eucher, le frère de Salonius, un ancien moine de Lérins devenu par la suite évêque de Vence. Saussay mentionne également son inhumation dans un sarcophage de marbre et les miracles qui lui sont attribués. Périer reproduit ces récits comme témoignages des traditions associées à Véran, même si leur fiabilité historique reste une autre question.
Le mystérieux martyrologe de Vence
L’une des sources les plus intrigantes mentionnées par Périer est un document apparemment ancien, intitulé Martyrologe de l’Église de Vence. Il reproduit un passage cité par Jean Savaron dans son commentaire de 1609 sur les lettres de Sidoine Apollinaire. Selon ce récit, Véran aurait été moine à Lérins, où il aurait étudié auprès de saint Hilaire, devenu plus tard évêque d’Arles. Le texte affirme également qu’il était issu d’une famille noble, qu’il avait été enterré dans un sarcophage de marbre encastré dans le mur de l’église de Vence et qu’il était mort le 10 septembre. Le même passage apparaît ensuite dans l’histoire de Lérins de Vincent Barralis, puis, avec quelques modifications mineures, dans la Gallia Christiana.
La difficulté est que l’ancienneté et les origines de ce supposé martyrologe de Vence restent incertaines. Périer accepte sa présentation comme une source ancienne, mais ne fournit aucune information sur le manuscrit lui-même, sur la date à laquelle il a été rédigé ou sur le lieu où il était conservé. De plus, le fait que Savaron, Barralis et les frères Sainte-Marthe (historiens français du XVIIe siècle et compilateurs de la Gallia Christiana) reproduisent tous un passage pratiquement identique ne signifie pas nécessairement que trois sources historiques indépendantes confirment ce récit. Ils pourraient simplement reprendre un seul récit antérieur. Cette distinction est importante, d’autant plus que le document contient plusieurs détails biographiques qui pourraient expliquer la confusion entre Véran de Vence et Véran de Lyon.

Les églises dédiées à saint Véran
Périer passe ensuite des récits écrits sur la vie de Véran à des éléments plus concrets : les églises et les établissements religieux qui lui sont dédiés. Selon lui, ces établissements témoignent de l’ancienneté du culte du saint, même si les détails précis de sa vie restent incertains. Il commence par la cathédrale de Vence, en s’appuyant sur la description de Denis de Sainte-Marthe dans la Gallia Christiana. La cathédrale, dédiée à la Sainte Vierge Marie et placée également sous le patronage des saints Véran et Lambert, était aussi réputée conserver les restes des deux saints. Pour Périer, cela constituait une preuve convaincante que Véran occupait depuis longtemps une place importante dans la vie religieuse de la ville.
Il s’intéresse ensuite à un établissement religieux situé à une certaine distance de Vence, près de Cagnes et du fleuve Loup. Selon les récits conservés par Barralis, il existait à cet endroit une ancienne église dédiée à la Vierge Marie, connue sous le nom de Sainte-Marie Deaurata, ou Notre-Dame de l’Église dorée. Sa fondation était traditionnellement attribuée à Charlemagne, qui l’aurait fait construire et l’aurait généreusement dotée de biens. À proximité se trouvaient d’autres édifices religieux, ou oratoires, associés à saint Pierre, à saint Jean-Baptiste et à Véran. Périer examine très attentivement la formulation des récits qui nous sont parvenus, cherchant à déterminer s’il s’agissait d’églises distinctes ou de plusieurs dédicaces au sein d’un même bâtiment. Il conclut que l’église de la Vierge Marie était distincte d’au moins un autre édifice religieux. Il reconnaît cependant qu’il est impossible d’établir avec certitude la disposition exacte des autres chapelles.
Le monastère de Saint-Véran et les témoignages des chartes médiévales
Les preuves documentaires les plus solides de cette première section concernent le monastère de Saint-Véran, établi près du fleuve Loup au début du XIe siècle. En s’appuyant largement sur Barralis, Périer explique comment Durantus, ancien abbé de Saint-Eusèbe à Apt, devint évêque de Vence et amena avec lui un moine nommé Pontius. Ce dernier choisit le site de l’ancienne église de Sainte-Marie Deaurata pour y installer une nouvelle communauté monastique. En défrichant les terres environnantes, il aurait découvert d’anciens édifices religieux associés à plusieurs saints, dont Véran. L’établissement finit par prendre le nom de monastère de Saint-Véran.
Périer appuie ce récit sur des extraits de chartes de donation médiévales conservées par Barralis. Un document daté de 1012 mentionne un don fait par un couple de nobles, Pierre et Ermengarde, aux églises de la Vierge Marie et de saint Véran. Une autre donation, que Périer date de 1030, nomme plusieurs églises ou chapelles du site et consigne le transfert de biens au monastère. Ces documents sont particulièrement précieux car, contrairement aux traditions biographiques beaucoup plus tardives concernant l’évêque du Ve siècle, ils fournissent des preuves précises de l’existence d’établissements religieux dédiés à Véran au Moyen Âge. Ils révèlent également le rôle important joué par les familles nobles locales dans le soutien au monastère, grâce à des dons de terres, de vignes et d’autres biens.
Une charte datée de 1050, que Périer reproduit intégralement, présente un intérêt particulier. Dans ce document, Pontius, devenu abbé du monastère de Saint-Véran, cède l’établissement et ses possessions à l’abbaye de Lérins, avec l’accord de Durantus, évêque de Vence, et de plusieurs autres autorités religieuses et laïques. Pontius explique qu’il souhaite assurer l’avenir du monastère et, surtout, préserver le prestige de son ancien nom. Il affirme que l’établissement porte ce nom depuis l’époque de Charlemagne, qui l’aurait fait construire et l’aurait doté de biens. Cette charte fournit des preuves solides de l’existence du monastère, de ses liens avec Lérins et de l’importance accordée à son association avec saint Véran. Une édition scientifique moderne conserve également son texte, ce qui permet de comparer le récit de Périer avec des recherches historiques plus récentes.
Périer termine cette section en abordant une contradiction apparente. Si Pontius avait fondé le monastère au XIe siècle, comment pouvait-on attribuer sa fondation à Charlemagne, mort plus de deux siècles auparavant ? Il résout cette contradiction en distinguant les premières églises, qui auraient été construites sous Charlemagne, de la communauté monastique organisée plus tard par Pontius. Ainsi, selon lui, les deux récits pourraient être exacts. Il s’agit d’une interprétation raisonnable des documents dont il disposait, même si l’attribution des premiers bâtiments à Charlemagne relève toujours de la tradition plutôt que d’un fait vérifié de manière indépendante.
Dans leur ensemble, les éléments réunis par Périer montrent de manière convaincante qu’au XIe siècle, saint Véran faisait l’objet d’un culte à Vence et dans les environs, et que des établissements religieux portant son nom y étaient solidement implantés. Ils ne permettent cependant pas d’établir si toutes les traditions biographiques attribuées à l’évêque du Ve siècle sont historiquement exactes. Cette distinction est essentielle. L’existence d’un monastère médiéval dédié à saint Véran démontre l’importance de son culte. Néanmoins, elle ne nous permet pas de savoir avec certitude qui était réellement Véran ni quels détails de sa vie sont historiquement fiables.
II. Les reliques de saint Véran, ses fêtes et ses liens supposés avec l’ordre bénédictin
Les reliques du saint et son culte à une époque plus récente ; son inclusion à tort par certains parmi les saints de l’ordre de Saint-Benoît.
Paragraphes 12 à 20


Les reliques de saint Véran
Après avoir examiné l’ancienneté du culte de saint Véran, Périer s’intéresse aux restes du saint et à leur conservation dans la cathédrale de Vence. Une fois encore, sa principale source est Vincent Barralis, qui décrit le crâne de Véran conservé dans un magnifique buste-reliquaire en argent doré, réalisé par un orfèvre nommé Laurent de Pardis. Selon l’inscription reproduite par Barralis, l’œuvre fut achevée le 10 octobre 1495. Le reste du corps du saint était supposé reposer dans un sarcophage de marbre encastré dans le mur de la cathédrale, une disposition également décrite dans l’ancien Martyrologe de Vence. Périer accepte ces récits comme des témoignages de l’ancienneté du culte du saint, mais reconnaît qu’il n’a pas réussi à déterminer précisément quand le tombeau fut ouvert et le crâne séparé des autres restes.
Pour éclaircir cette question, Périer se tourne vers l’histoire de saint Lambert, l’autre saint patron de Vence. Selon Denis de Sainte-Marthe, l’évêque Raphaël Monso ouvrit le tombeau de Lambert en 1468 et plaça son crâne dans un reliquaire en argent. Périer suggère qu’une opération semblable aurait pu avoir lieu pour les restes de Véran à peu près à la même époque. Il existe cependant une difficulté chronologique. Le reliquaire de saint Véran aurait été commandé par l’évêque Monso, mais celui-ci mourut en 1491, quatre ans avant la date inscrite sur le buste. Périer suggère que l’œuvre aurait pu être commandée du vivant de Monso, mais achevée plusieurs années après sa mort. Il ne cherche pas à trancher la question, soulignant que les dates précises importent moins que les témoignages qu’elles apportent sur le culte de saint Véran.
Bien que Périer n’ait pas pu savoir ce qu’il adviendrait de ce magnifique reliquaire, son histoire ultérieure est particulièrement intéressante. Le buste original en argent du XVe siècle disparut pendant la Révolution française, lorsque de nombreux objets religieux précieux de la cathédrale de Vence furent confisqués. Les bustes-reliquaires en métal argenté exposés aujourd’hui dans la cathédrale datent du XIXe siècle, bien que plusieurs reliquaires plus anciens aient également été conservés.
Vous pouvez lire un article plus détaillé sur les reliques, les reliquaires et les bustes de saint Véran et de saint Lambert dans cet article : Devotion, History and Art: The Relics, Reliquaries and Busts of Saint Véran and Saint Lambert of Vence.
Le 9 ou le 10 septembre ? Un désaccord sur la date de la fête
Périer examine ensuite une question apparemment simple : quel jour célébrait-on réellement la fête de saint Véran ? La plupart des sources qu’il avait consultées, notamment Barralis, Ferrari et Saussay, indiquaient le 10 septembre comme date de la mort de Véran et de sa commémoration annuelle. Cependant, Claude Chastelain plaçait cette fête au 9 septembre, et Adrien Baillet (prêtre catholique français, théologien et historien des saints du XVIIe siècle) partageait cet avis, en citant Antoine Godeau, qui fut évêque de Vence de 1639 jusqu’à sa mort en 1672. Compte tenu de la connaissance qu’avait Godeau des traditions religieuses de Vence, cet argument était convaincant. Périer reconnaît d’ailleurs qu’il avait lui-même initialement retenu le 9 septembre et qu’il avait déjà prévu de placer l’ensemble de son commentaire à cette date.
Il changea d’avis lorsqu’il découvrit des références à cette incertitude dans les écrits de Tillemont et chez les auteurs de l’Histoire littéraire de la France. Déterminé à approfondir la question, il finit par trouver deux exemplaires d’un calendrier liturgique précisant les fêtes religieuses locales célébrées dans les principales villes de Provence. L’un d’eux, imprimé à Aix-en-Provence en 1676, indique explicitement le 10 septembre comme date de la fête de saint Véran à Vence. Il précise également qu’il s’agissait d’une fête double de première classe, avec octave, ce qui montre qu’elle comptait parmi les célébrations les plus importantes du calendrier religieux local. Les deux calendriers indiquaient la même date, ce qui convainquit Périer que le 10 septembre était bien la bonne. Il soupçonna donc qu’une erreur s’était glissée dans l’ouvrage de Godeau et que Chastelain et Baillet l’avaient ensuite reprise.
C’est un exemple intéressant de la volonté de Périer de revoir son opinion face à de nouvelles preuves, même lorsque son interprétation initiale était soutenue par des savants renommés. Sa conclusion concernant la date traditionnelle de la fête à Vence est convaincante, notamment parce que le calendrier liturgique local fournit un témoignage direct des pratiques religieuses du XVIIe siècle. Il faut cependant garder à l’esprit que connaître la date d’une fête ne permet pas nécessairement d’établir la date réelle de la mort d’un saint, surtout lorsque celui-ci a vécu plus de mille ans avant les documents qui nous sont parvenus.
La mystérieuse commémoration du 12 octobre
Périer remarque également une autre commémoration mentionnée par André du Saussay dans son Martyrologium Gallicanum. À la date du 12 octobre, Saussay fait référence à l’ordination de saint Véran comme évêque de Vence, en la distinguant de la commémoration de sa mort, le 10 septembre. Cette référence intrigue Périer, car ni Barralis ni les autres auteurs qu’il a consultés ne mentionnent de célébration annuelle le 12 octobre. Il se demande si cette date pourrait être liée à l’inauguration du reliquaire en argent du saint en 1495. Puisque le buste aurait été achevé le 10 octobre, peut-être avait-il été présenté pour la première fois au public, avec le crâne à l’intérieur, lors d’une cérémonie solennelle deux jours plus tard.
C’est une hypothèse intéressante, mais Périer lui-même reconnaît une difficulté évidente. Si Saussay commémorait la présentation ou l’élévation des reliques, pourquoi décrirait-il cet événement comme l’ordination de Véran ? Périer ne cite aucun document attestant qu’une cérémonie aurait eu lieu le 12 octobre 1495, et rien ne permet de supposer que les deux dates sont liées, si ce n’est leur proximité dans le calendrier. C’est l’un des cas où Périer propose une explication possible à une divergence sans pouvoir établir si elle est exacte.

Saint Véran était-il vraiment bénédictin ?
La dernière partie de cette section concerne une autre forme de confusion historique. Périer s’étonne particulièrement que Gabriel Bucelin, dans son Menologium Benedictinum, ait inclus saint Véran parmi les saints de l’ordre bénédictin. Dans sa notice, placée au 13 juillet, Bucelin présente Véran comme un évêque de Vence en Italie, mentionne des commémorations les 10 septembre, 11 et 13 novembre, et fait une référence assez ambiguë à sa célébration à la date qui lui est propre. Périer relève plusieurs problèmes dans ce récit, à commencer par l’erreur géographique. Vence se trouve bien sûr en Provence, et non en Italie. Il ne trouve également aucune preuve que saint Véran ait jamais été traditionnellement célébré en juillet.
Son objection la plus importante concerne cependant la chronologie. Si Véran a vécu au Ve siècle, comme le soutient Périer, il ne pouvait pas appartenir à un ordre établi sous l’influence de saint Benoît, dont Périer situe la naissance vers 480. La vie monastique supposée de Véran à Lérins aurait donc précédé le développement du monachisme bénédictin. Périer reconnaît que le monastère de Lérins adopta plus tard la règle de saint Benoît, mais fait remarquer, à juste titre, que cela ne signifie pas que ses premiers moines étaient bénédictins. Il renforce son argument en citant l’introduction de Bucelin, qui présente son ouvrage comme un recueil de saints appartenant à la tradition spirituelle établie par Benoît.
Périer étend sa critique à Benedict Dorganius (auteur d’un calendrier bénédictin des saints au XVIIe siècle) et à Arnold Wion (moine bénédictin et historien de l’Église du XVIe siècle), qui ont tous deux inclus saint Véran dans des calendriers monastiques à la date du 11 novembre. Le cas de Wion est particulièrement intéressant, car il distingue explicitement Véran de Vence d’un autre évêque du même nom associé à Lyon. Il reconnaît également ne pas pouvoir déterminer à quelle époque Véran de Vence a vécu, puisque les archives de Lérins ne fournissent aucune information sur sa période historique. Périer interprète cette incertitude comme la preuve que Wion, tout comme Bucelin et Dorganius, n’avait pas compris que Véran avait vécu avant saint Benoît.
La principale objection chronologique de Périer est fondée, mais sa critique des auteurs monastiques est peut-être un peu trop sévère. La présence d’un saint dans un calendrier bénédictin ne signifie pas nécessairement que son auteur pensait que tous les saints mentionnés avaient officiellement appartenu à l’ordre bénédictin. Certains recueils commémoraient également des personnages liés à des traditions monastiques plus anciennes. Néanmoins, Périer met en évidence un véritable problème : les auteurs des siècles suivants pouvaient facilement attribuer aux saints du passé des institutions religieuses de leur propre époque, alors que ces institutions n’existaient pas encore de leur vivant.
À la fin de cette deuxième section, Périer a examiné une remarquable diversité de témoignages, allant des tombeaux médiévaux et des reliquaires en argent aux dates de fêtes contradictoires et aux calendriers monastiques. Une fois encore, son étude révèle à quel point l’histoire de Véran a été façonnée par des traditions religieuses plus tardives, certaines bien documentées et d’autres beaucoup moins certaines. Sa discussion sur la question bénédictine nous conduit également tout naturellement au sujet de la section suivante, dans laquelle il cherche à établir les origines familiales de Véran, son lieu de naissance et l’époque à laquelle il a réellement vécu.
III. Les parents de saint Véran, son lieu de naissance et l’époque à laquelle il a vécu
Les parents illustres du saint, sa région d’origine et l’époque à laquelle il a vécu.
Paragraphes 21 à 30


Reconstituer une vie sans biographie
Périer commence sa troisième section en abordant un problème qui préoccupe les historiens depuis des siècles : l’absence apparente de toute biographie ancienne de saint Véran. Comme Vincent Barralis l’avait déjà constaté, aucun récit écrit de la vie du saint ne figure dans les livres imprimés ni dans les manuscrits qui nous sont parvenus. Périer suggère qu’une telle biographie a peut-être existé avant de disparaître, ou qu’aucun récit complet n’a jamais été rédigé. Quelle qu’en soit la raison, il n’a guère d’autre choix que de reconstituer la vie de Véran à partir de références dispersées dans les écrits des premiers siècles du christianisme et les documents historiques. Il commence par ce qu’il considère comme les informations les plus fiables dont il dispose : l’identité des parents de Véran.
Selon Périer, le père de Véran était saint Eucher, une figure importante de l’Église primitive, issu d’une famille gallo-romaine distinguée, probablement de rang sénatorial. Après avoir renoncé à sa vie dans le monde, Eucher rejoignit la communauté religieuse du monastère de Lérins et devint par la suite évêque de Lyon. Périer cite un témoignage de l’époque, rédigé par saint Hilaire d’Arles, qui présente Eucher comme un homme remarquable tant par son rang social que par sa dévotion chrétienne. Ce témoignage est précieux, car Hilaire connaissait personnellement Eucher. Même s’il nous apprend peu de choses directement sur Véran, il permet de mieux comprendre le milieu social et religieux de la famille dans laquelle celui-ci serait né.
Eucher, Galla et leurs enfants
Périer présente ensuite la mère de Véran, Galla, sur laquelle nous possédons beaucoup moins d’informations. Elle était l’épouse d’Eucher et semble avoir partagé sa décision d’adopter une vie consacrée à la religion. Une grande partie de ce que nous savons d’elle provient d’une importante lettre qui nous est parvenue, écrite par saint Paulin de Nole et adressée conjointement à Eucher et à Galla. Paulin loue l’engagement spirituel du couple et évoque leurs enfants avec affection. Pour Périer, cette lettre constitue un précieux témoignage de l’époque, confirmant qu’Eucher et Galla étaient réellement mariés et avaient des enfants, plutôt que d’entretenir une relation religieuse purement symbolique.
Il existait cependant une complication. Certains historiens plus anciens avaient proposé l’existence de deux évêques différents nommés Eucher, tous deux associés à Lyon et qui auraient chacun été mariés à une femme nommée Galla. L’un aurait vécu au Ve siècle, tandis que l’autre aurait vécu au VIe siècle. Cette théorie extraordinaire était née de tentatives pour concilier des traditions religieuses contradictoires, notamment celles concernant les saintes Consortia et Tullia, parfois présentées comme les filles d’Eucher. Périer accueille avec beaucoup de scepticisme l’existence supposée de ce second Eucher, qu’il considère comme peut-être imaginaire. Heureusement, fait-il remarquer, cette question n’a pas de conséquence directe sur son étude de Véran, puisque même ceux qui admettaient l’existence de deux hommes nommés Eucher considéraient généralement Véran et Salonius comme les fils du premier couple.
Véran et Salonius étaient-ils vraiment les fils d’Eucher ?
La principale controverse examinée par Périer concerne le sens du mot « fils » dans les écrits des premiers siècles du christianisme. Dans son commentaire sur les lettres de Sidoine Apollinaire, Jean Savaron s’était demandé si Véran et Salonius étaient les enfants biologiques d’Eucher. Comme les auteurs religieux s’adressaient souvent à leurs disciples ou à leurs élèves en les appelant « fils » et « filles », Savaron avait suggéré que leur relation pouvait être spirituelle plutôt que familiale. Périer rejette fermement cette interprétation et rassemble les témoignages qui, selon lui, la contredisent.
Il commence par la lettre de Paulin de Nole, qui identifie clairement Eucher et Galla comme époux et parents. Périer reconnaît néanmoins que Paulin ne nomme pas leurs enfants et que cette lettre ne suffit donc pas, à elle seule, à établir que Véran et Salonius étaient parmi eux. Il se tourne alors vers Gennade de Marseille, dont l’ouvrage De viris illustribus (Des hommes illustres) fournit des informations plus précises. Gennade affirme qu’Eucher avait rédigé des explications de passages difficiles des Écritures pour ses fils, Salonius et Veranius, qui devinrent ensuite évêques. Ce témoignage est particulièrement important, car Gennade écrivait à une époque relativement proche des événements et connaissait bien les écrits de l’Église primitive.
Périer présente ensuite des éléments tirés des écrits d’Eucher lui-même. Dans la lettre d’introduction à ses Formulae spiritalis intelligentiae (Formules de compréhension spirituelle), Eucher s’adresse à Véran comme à son fils et explique qu’il a composé cet ouvrage par souci paternel de son éducation. On retrouve des expressions semblables dans les ouvrages adressés à Salonius. Bien que ce type de langage puisse parfois désigner une relation spirituelle, Périer soutient que, lorsqu’on le rapproche des témoignages de Paulin et de Gennade, l’interprétation la plus naturelle est que les deux jeunes hommes étaient bien les enfants biologiques d’Eucher.
Son témoignage le plus solide vient de Salvien, un auteur chrétien du Ve siècle qui avait participé à l’éducation des deux frères. Périer reproduit une lettre de Salvien à Eucher, dans laquelle il loue les écrits de ce dernier et le soin qu’il apportait à l’éducation de ses enfants. Dans un passage particulièrement révélateur, Salvien exprime l’espoir que les jeunes hommes feront honneur à la fois à celui qui leur a donné naissance et à ceux qu’ils formeront plus tard par leur enseignement. Périer considère cette distinction comme décisive. Salvien distingue clairement la paternité biologique de l’enseignement spirituel, et il connaissait personnellement la famille. Si Eucher n’était que le père spirituel des deux frères, demande Périer, pourquoi Salvien, qui les avait lui-même instruits, aurait-il pris soin de faire une telle distinction ?
L’argumentation de Périer est convaincante. Les témoignages réunis de Paulin, de Gennade, d’Eucher et de Salvien fournissent des preuves solides qu’Eucher et Galla étaient les parents biologiques de Véran et de Salonius. Ces sources sont également antérieures aux traditions religieuses sur lesquelles Savaron fondait ses doutes. Une distinction importante demeure cependant. Les textes anciens identifient un fils nommé Véran qui devint ensuite évêque, mais ils ne permettent pas nécessairement d’établir dans quelle ville il exerça cette fonction. Démontrer ses liens familiaux constitue donc une étape importante pour reconstituer sa vie. Toutefois, cela ne suffit pas, à lui seul, à déterminer si Véran de Vence et Véran de Lyon étaient une seule et même personne.


La confusion autour de Consortia et Tullia
Pourquoi Savaron avait-il donc remis en question un lien familial qui semble pourtant assez bien établi ? Périer fait remonter le problème à un récit conservé par Adon de Vienne, auteur d’un martyrologe au IXe siècle. À la date du 16 novembre, jour de la fête de saint Eucher, Adon mentionne son épouse, Galla, et ses deux filles, Consortia et Tullia, sans faire référence à Véran ni à Salonius. Savaron interprétait cette absence comme une raison de douter que les deux frères soient les fils biologiques d’Eucher. Périer ne trouve pas cet argument convaincant. Selon lui, l’absence de leurs noms dans un récit rédigé bien plus tard ne peut pas l’emporter sur les témoignages d’auteurs qui ont vécu à l’époque de la famille ou peu après.
Pour expliquer cette différence, Périer examine un récit intitulé La conversion de saint Eucher, évêque, et de son épouse Galla, et la vie de leurs deux filles vierges, Tullia et Consortia. Pierre-François Chifflet avait publié ce récit à partir de manuscrits médiévaux, et le Bollandiste Godfrey Henschen l’avait ensuite reproduit. Il contient un détail chronologique important : Consortia y est décrite comme une jeune femme célibataire lors d’événements liés à la mort du roi Clotaire Ier, en 561. Si elle avait été la fille d’Eucher du Ve siècle, mort plus de cent ans auparavant, elle aurait eu environ 150 ans. Ces dates sont manifestement incompatibles.
Différents historiens avaient tenté de résoudre ce problème de différentes manières. Certains avaient proposé l’existence d’un second évêque nommé Eucher, qui aurait vécu au VIe siècle. D’autres avaient suggéré que le nom du père de Consortia avait été mal transmis et qu’il aurait dû être Ætherius, ou que l’Eucher mentionné dans le récit était associé à Riez plutôt qu’à Lyon. Périer examine ces possibilités, mais ne cherche pas à résoudre chaque détail. Sa conclusion essentielle est que la tradition concernant Consortia ne peut pas être utilisée de manière fiable pour remettre en question la filiation de Véran et de Salonius.
Périer donne ici un autre exemple intéressant des difficultés que pose l’interprétation des récits médiévaux sur la vie des saints. La contradiction chronologique est importante, mais elle ne permet pas nécessairement de comprendre l’origine de la confusion. Le récit a pu intégrer des éléments concernant différentes personnes ou différentes époques, ou des ajouts ultérieurs ont pu modifier une tradition plus ancienne. Pour l’argumentation de Périer, la référence beaucoup plus tardive d’Adon à Consortia et Tullia ne constitue pas une raison suffisante pour rejeter les témoignages anciens, plus solides, concernant Véran et Salonius.
Où et quand saint Véran est-il né ?
Après avoir défendu les origines familiales de Véran, Périer aborde deux questions pour lesquelles les témoignages sont beaucoup moins satisfaisants : où est-il né et à quelle époque ? Il reconnaît qu’aucune source ancienne conservée ne précise le lieu exact de sa naissance. Puisqu’Eucher vivait en Gaule, il en conclut raisonnablement que Véran y était également né. Plus précisément, il suggère que la Provence était probablement son lieu de naissance, en s’appuyant sur les observations de l’historien jésuite Dominique de Colonia concernant le lieu de résidence d’Eucher dans le sud de la Gaule avant son entrée dans la vie monastique.
Le principal témoignage provient des Conférences de Jean Cassien, un célèbre recueil d’enseignements inspirés des traditions des moines du désert égyptien. Cassien dédia sept de ces conférences à Honorat et à Eucher, louant leur engagement dans la vie religieuse. Périer interprète ce témoignage comme une preuve qu’Eucher avait déjà rejoint le mouvement monastique avant qu’Honorat ne quitte Lérins pour devenir évêque d’Arles en 426. Puisque Véran et Salonius étaient nés avant que leur père ne se retire de la vie dans le monde, Périer en déduit qu’ils avaient dû naître quelques années auparavant, probablement vers la fin du IVe siècle ou tout au début du Ve siècle.
Il renforce cet argument chronologique en évoquant l’éducation de Salonius à Lérins. Selon une lettre qu’Eucher avait écrite à Salonius, et que Périer examine plus en détail dans la section suivante, le garçon était entré dans la communauté monastique vers l’âge de dix ans. Parmi ses maîtres figuraient certaines des personnalités religieuses les plus importantes associées à Lérins. Lors du premier concile d’Orange, en 441, Salonius était déjà devenu évêque de Genève. Pour Périer, ces éléments permettent d’établir un cadre chronologique raisonnable pour l’enfance et les premières années de l’âge adulte des deux frères, même s’il est impossible de déterminer leur date de naissance précise.
Un autre détail intéressant apparaît dans les actes du concile d’Orange. Une liste des participants qui nous est parvenue mentionne Eucher comme évêque de Lyon, accompagné d’un prêtre nommé Aper et d’un diacre nommé Veranus. Juste après figure Salonius, évêque de Genève. Si ce diacre Veranus était bien le fils d’Eucher, ce document nous offrirait un précieux aperçu du futur évêque à une époque où il occupait encore une fonction ecclésiastique subalterne. Malheureusement, le document n’identifie pas explicitement ce diacre comme le fils d’Eucher et ne le relie pas non plus à Vence. Son identité reste donc une possibilité, et non un fait établi.
À la fin de cette troisième section, Périer a fait des progrès considérables par rapport à ce que les seuls calendriers religieux médiévaux et les traditions locales permettaient d’établir. Il a rassemblé d’importants témoignages anciens identifiant Véran comme le fils d’Eucher et de Galla et le frère de Salonius, et il a établi une chronologie plausible le situant dans la première moitié du Ve siècle. Cependant, le lieu et la date exacts de sa naissance restent inconnus, et il faut encore approfondir les recherches pour déterminer si le fils d’Eucher était bien l’évêque vénéré à Vence. Périer se tourne ensuite vers l’éducation de Véran à Lérins et vers la question beaucoup plus controversée de sa carrière épiscopale.
IV. L’éducation de saint Véran à Lérins et la controverse sur son siège épiscopal
L’éducation du saint au monastère de Lérins ; présentation de trois hypothèses concernant son siège épiscopal, dont la troisième est examinée et réfutée.
Paragraphes 31 à 41


L’éducation de Véran et de Salonius à Lérins
Périer commence sa quatrième section en revenant sur les premières années de la vie de saint Véran, et plus particulièrement sur son éducation au célèbre monastère de Lérins. Une fois encore, il reconnaît que nous disposons de très peu d’informations certaines. Nous ne savons pas si Véran est resté auprès de sa mère Galla lorsque son père a renoncé à la vie dans le monde, ou s’il a accompagné son frère Salonius à Lérins dès son enfance. Néanmoins, Périer suppose raisonnablement que les deux frères, probablement assez proches en âge, ont reçu à peu près la même éducation religieuse. Leur père, Eucher, accordait une grande importance à leur développement intellectuel et spirituel, et les témoignages suggèrent qu’ils ont tous deux bénéficié de l’enseignement de certains des plus grands érudits chrétiens de leur époque.
Le récit le plus précis de cette éducation provient d’une lettre qu’Eucher a écrite à Salonius et que Périer cite longuement. Eucher rappelle que son fils est entré dans la communauté monastique alors qu’il avait à peine dix ans et qu’il a été formé auprès de saint Honorat, le fondateur de Lérins. Son instruction s’est poursuivie auprès de saint Hilaire, devenu plus tard évêque d’Arles, puis s’est achevée sous la direction de Salvien et de Vincent, tous deux réputés pour leur savoir et leur éloquence. Périer suppose que Véran a reçu à peu près le même enseignement, une hypothèse appuyée par les propres références de Salvien à l’éducation des deux frères. Le supposé ancien Martyrologe de Vence présente également Véran comme un disciple d’Hilaire, renforçant ainsi le lien traditionnel entre le futur évêque de Vence et le monastère.
Périer est convaincu que Véran a passé une partie de sa vie comme moine à Lérins, même si ses principaux témoignages proviennent du Martyrologe de Vence et des archives du monastère. Ces sources attestent l’existence d’une tradition importante, mais elles ne constituent pas des témoignages contemporains de la vie monastique de Véran. Cette distinction est importante, car les témoignages les plus solides du Ve siècle qui nous sont parvenus concernent l’éducation de Salonius, tandis que certains détails précis attribués à Véran ne figurent que chez des auteurs plus tardifs. Néanmoins, l’idée générale d’une famille aristocratique chrétienne étroitement liée à la communauté religieuse de Lérins est bien étayée.
Deux frères discutent des Écritures
Périer examine ensuite un aspect intéressant de l’éducation des deux frères : leur intérêt commun pour l’interprétation de la Bible. Il a déjà évoqué les Formulae spiritalis intelligentiae, un ouvrage qu’Eucher a écrit pour Véran afin de l’aider à comprendre les sens figurés et spirituels des Écritures. Il présente maintenant deux autres ouvrages : des commentaires sur le Livre des Proverbes et l’Ecclésiaste, publiés dans un recueil de textes chrétiens anciens en 1589. Tous deux sont attribués à Salonius et prennent la forme de dialogues entre les frères.
Ces écrits sont particulièrement intéressants, car ils nous permettent d’imaginer le milieu intellectuel dans lequel Véran et Salonius ont été formés. Véran pose des questions sur des passages difficiles ou obscurs des Écritures, tandis que Salonius les explique, souvent en donnant au texte biblique une interprétation symbolique ou spirituelle. La forme rappelle une conversation entre un élève et son maître, mais ce serait une erreur de considérer les textes qui nous sont parvenus comme des transcriptions fidèles de discussions tenues à Lérins. Les dialogues littéraires étaient une méthode reconnue pour transmettre un enseignement religieux, et les rôles attribués aux interlocuteurs peuvent refléter la manière dont l’auteur a choisi de présenter ses explications plutôt que les circonstances réelles dans lesquelles ces textes ont vu le jour.
Périer reconnaît que les spécialistes ne s’accordaient pas sur l’identité des auteurs de ces ouvrages. Certains les considéraient comme des œuvres de Salonius seul, peut-être parce qu’il était le frère aîné et que c’était toujours lui qui apportait les réponses. D’autres pensaient que ces commentaires reflétaient les contributions des deux frères pendant leurs années d’études religieuses. Périer privilégie cette seconde interprétation, suggérant que Salonius aurait pu, plus tard, organiser et mettre par écrit le contenu des discussions qu’il avait eues avec Véran. C’est une interprétation séduisante, mais la forme littéraire de ces ouvrages ne permet pas d’établir que de telles conversations ont réellement eu lieu.

Genève, Vienne ou Lyon ?
Avant d’aborder la carrière épiscopale de Véran, Périer évoque brièvement une confusion concernant Salonius. Les titres des commentaires bibliques présentent Salonius comme évêque de Vienne, mais Périer souligne que la plupart des savants de son époque rejetaient cette attribution. Quelques-uns avaient proposé Gênes ou Lyon, mais les témoignages les plus solides désignaient Genève. En effet, la présence de Salonius en tant qu’évêque au premier concile d’Orange, en 441, confirme son statut épiscopal à cette époque, tandis que d’autres témoignages historiques appuient son association avec Genève.
La confusion concernant le siège épiscopal de Salonius est importante, car certaines anciennes listes des évêques de Lyon mentionnent son nom, parfois immédiatement après celui de son père, Eucher. D’autres listes placent ensuite un évêque nommé Véran après Salonius. Si ces listes étaient exactes, elles laisseraient penser que les deux fils d’Eucher lui avaient succédé à Lyon. Mais cela soulève une difficulté évidente : comment Salonius aurait-il pu être évêque de Genève et Véran évêque de Vence si tous deux avaient ensuite occupé le siège épiscopal de Lyon ? C’est cette question qui occupe la majeure partie du reste de la quatrième section de Périer.
Trois explications concurrentes sur l’identité de saint Véran
Périer présente trois principales interprétations des témoignages contradictoires. Selon la première, Véran, fils d’Eucher, aurait été formé à Lérins, serait devenu évêque de Vence et y serait finalement mort et enterré. Dans cette interprétation, Lyon n’aurait jamais eu d’évêque nommé Véran. Le saint commémoré à Lyon le 11 novembre serait simplement Véran de Vence, dont les liens avec la ville viendraient de ses origines familiales ou d’une tradition de culte local. Jean Savaron, Dominique de Colonia, Tillemont et plusieurs autres historiens défendaient cette idée.
La deuxième interprétation admet que le fils d’Eucher est devenu évêque de Vence, mais soutient qu’un autre évêque nommé Véran aurait vécu à peu près à la même époque et occupé le siège épiscopal de Lyon. Selon cette explication, les deux saints étaient des personnes distinctes, commémorées à des dates différentes et associées à des villes différentes. Parmi les partisans de cette thèse figuraient le savant jésuite Théophile Raynaud et les frères Sainte-Marthe, dont la Gallia Christiana avertit explicitement les lecteurs qu’il ne faut pas confondre Véran de Vence avec Véran de Lyon.
La troisième opinion va beaucoup plus loin. Selon Jacques Severt (théologien et historien français de l’Église, spécialiste de l’Église de Lyon, actif à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle), les deux fils d’Eucher auraient succédé à leur père comme évêques de Lyon : d’abord Salonius, puis Véran. Cela signifierait que les hommes traditionnellement associés à Genève et à Vence auraient également occupé le siège épiscopal de Lyon. Périer considère cette explication comme la moins convaincante des trois et consacre le reste de cette section à examiner les arguments de Severt et à tenter de les réfuter.
Il est intéressant de noter que Périer évoque également l’évolution de l’opinion de Jean Bolland. Dans un volume antérieur des Acta Sanctorum, Bolland avait admis la possibilité qu’un évêque de Lyon nommé Véran, distinct de celui de Vence, ait existé vers la fin du Ve siècle ou le début du VIe siècle. Son interprétation était en partie influencée par un passage de la Vie de saint Avit de Vienne, qui décrivait la nomination d’un abbé nommé Veranus comme évêque pour les habitants de Lyon. Plus tard, cependant, Bolland s’était demandé si le nom figurant dans ce passage ne devait pas être lu comme Étienne plutôt que Véran, puisque les listes épiscopales ne laissaient aucune place convaincante à un autre évêque de ce nom. Périer considère que cette révision de son opinion rapprochait Bolland de l’idée selon laquelle Véran de Vence et le saint commémoré à Lyon étaient une seule et même personne.
Les listes contradictoires des évêques de Lyon
Les principaux témoignages sur lesquels s’appuyait Severt provenaient de listes historiques des évêques de Lyon, notamment celles associées à Symphorien Champier (médecin, humaniste et historien lyonnais du XVIe siècle) et à Léonard Sarrazin (historien français du XVIe siècle qui avait compilé un catalogue des évêques de Lyon). Severt pensait que ces listes provenaient d’un ancien recueil de sermons conservé à l’église Saint-Irénée. À ses yeux, l’ancienneté supposée de cette source donnait aux listes une grande autorité. Les deux listes mentionnent Salonius et Véran parmi les successeurs d’Eucher, ce qui semble soutenir la théorie selon laquelle les deux frères auraient dirigé successivement l’Église de Lyon.
Périer relève cependant immédiatement un problème important : les listes présentent des différences considérables. Bien qu’elles placent toutes deux Salonius après Eucher et mentionnent un évêque nommé Véran, elles ne s’accordent pas sur l’ordre ni sur l’identité de plusieurs autres évêques. Dans l’une, saint Desiderius apparaît relativement tôt, tandis que dans l’autre, il figure beaucoup plus tard. Un autre évêque, Africanus, figure dans une liste mais est absent de l’autre. Périer se demande comment deux documents censés provenir d’une source ancienne aussi fiable peuvent présenter des différences aussi importantes. Son raisonnement est clair : on ne peut pas simplement accepter ces listes comme exactes sans les examiner de plus près.
Cette critique est raisonnable, même si les différences entre les listes épiscopales médiévales ne signifient pas nécessairement que tous les noms qui y figurent sont fictifs. Au fil des siècles, les copistes ont souvent recopié, réorganisé, abrégé et complété ce type de documents. La présence d’un nom dans une liste peut conserver la trace d’une véritable tradition historique, même lorsque sa place dans la succession reste incertaine. Néanmoins, Périer a raison de remettre en question la certitude avec laquelle Severt affirmait que ces listes prouvaient une succession allant d’Eucher à Salonius, puis à Véran.


Les témoignages permettent-ils vraiment de situer Véran à Lyon ?
Périer examine ensuite les autres arguments de Severt, en commençant par la commémoration de saint Véran dans le Bréviaire de Lyon (un livre de prières liturgiques contenant les offices religieux et les prières utilisés par le clergé lyonnais) et dans plusieurs martyrologes à la date du 11 novembre. Ces sources montrent bien qu’un saint nommé Véran était associé à Lyon. Cependant, elles ne permettent pas nécessairement d’établir qu’il était le fils d’Eucher ni qu’il avait occupé le siège épiscopal de cette ville. Cette distinction est importante, et Périer annonce qu’il reviendra sur les témoignages des martyrologes dans la section suivante.
Severt s’appuie également sur le témoignage de Gennade, selon lequel Eucher avait rédigé des explications des Écritures pour ses fils Salonius et Véran, qui devinrent tous deux évêques par la suite. Severt interprète ce passage comme une preuve que les deux frères se sont succédé comme évêques de Lyon. Périer rejette cet argument, soulignant que Gennade ne précise jamais dans quelles villes les deux hommes ont exercé leur autorité épiscopale. Rien dans les propos de Gennade n’implique que l’un ou l’autre des frères ait dirigé l’Église dont leur père avait été évêque. D’ailleurs, les témoignages situant Salonius à Genève rendent cette interprétation particulièrement difficile à défendre.
Pour renforcer sa position, Périer cite à nouveau le supposé ancien Martyrologe de Vence, qui présente Véran comme un ancien moine de Lérins, disciple d’Hilaire et évêque de Vence, où il aurait été enterré dans un sarcophage de marbre. Il considère ces détails comme si caractéristiques qu’ils ne laissent aucun doute raisonnable sur l’identité du saint. Selon lui, les références à Lérins, à Hilaire et à une naissance dans une famille noble correspondent clairement à ce que l’on sait du fils d’Eucher. Par conséquent, il ne peut accepter l’hypothèse de Severt selon laquelle le jeune Véran ne serait jamais devenu évêque de Vence ou aurait ensuite quitté cette fonction pour occuper le siège épiscopal de Lyon.
Cependant, le raisonnement de Périer mérite ici un examen plus attentif. Le Martyrologe de Vence conserve certainement une tradition identifiant le saint local à un moine de Lérins du Ve siècle, mais son ancienneté et ses origines restent incertaines. De plus, le passage ne présente pas explicitement Véran comme le fils d’Eucher. Périer établit ce lien en comparant les détails biographiques avec d’autres sources. Sa conclusion est peut-être tout à fait exacte, mais elle n’est pas aussi définitive qu’il le laisse entendre. Il s’appuie sur un récit plus tardif dont la fiabilité historique n’a pas été établie de manière indépendante.
Véran aurait-il pu être évêque de Vence et de Lyon ?
Une dernière possibilité reste à examiner. Même si Véran était d’abord devenu évêque de Vence, aurait-il pu être transféré à Lyon plus tard dans sa carrière ? Severt considère qu’un tel transfert était tout à fait possible et cite l’exemple de saint Nicetius (également connu sous le nom de Nizier), qui devint évêque de Lyon après son oncle, saint Sacerdos. Il suggère que Salonius et Véran auraient pu, de la même manière, se succéder entre eux et succéder à leur père sur le même siège épiscopal.
Périer rejette cette comparaison. En s’appuyant sur Grégoire de Tours (évêque de Tours et historien du VIe siècle, spécialiste des débuts de l’histoire franque), il explique que Nicetius était encore prêtre lorsque Sacerdos lui demanda de lui succéder comme évêque. Nicetius n’avait donc pas été transféré d’un siège épiscopal à un autre. En revanche, Salonius et Véran auraient déjà été évêques ailleurs et auraient donc dû abandonner leurs diocèses respectifs pour prendre de nouvelles fonctions à Lyon. Périer cite également l’historien de l’Église Louis Thomassin pour appuyer son argument selon lequel de tels transferts étaient inhabituels et soumis à d’importantes restrictions durant les premiers siècles de l’Église.
Son objection est convaincante, notamment parce que Severt ne fournit aucune preuve documentaire directe d’un transfert de l’un ou l’autre des frères à Lyon. Néanmoins, le fait que de tels transferts aient été rares ne signifie pas qu’ils étaient absolument impossibles. L’argument le plus solide contre la reconstitution proposée par Severt n’est donc pas simplement que les évêques étaient rarement transférés, mais que la succession des nominations qu’il propose repose sur des listes épiscopales incertaines et sur des interprétations qui ne sont pas confirmées par les témoignages de l’époque.
À la fin de cette quatrième section, Périer a rejeté la théorie selon laquelle les deux fils d’Eucher lui auraient succédé à Lyon. Il reste convaincu que Véran, fils d’Eucher et frère de Salonius, était évêque de Vence et qu’il y est mort. Cependant, la raison pour laquelle les calendriers religieux de Lyon commémorent un évêque nommé Véran le 11 novembre reste inexpliquée. Périer a examiné la tentative la plus élaborée pour résoudre cette contradiction apparente. Toutefois, il n’a pas encore étudié en détail les arguments en faveur de l’existence d’un second évêque de Lyon nommé Véran, distinct de celui de Vence. C’est à cette question qu’il consacre sa cinquième section.
V. Saint Véran de Vence ou saint Véran de Lyon ? Examen des témoignages contradictoires
Examen des arguments en faveur de la deuxième hypothèse et présentation des raisons pour lesquelles la première est considérée comme plus probable.
Paragraphes 42 à 52


La confusion parmi les historiens
Après avoir rejeté la théorie selon laquelle saint Véran et son frère Salonius auraient succédé à leur père comme évêques de Lyon, Périer examine maintenant une deuxième interprétation : l’existence de deux évêques distincts nommés Véran au Ve siècle, l’un à Vence et l’autre à Lyon. À première vue, reconnaît-il, cette hypothèse semble soutenue par un nombre considérable d’historiens respectés. Cependant, en examinant leurs écrits de plus près, il constate que plusieurs se contredisent, attribuant souvent les mêmes détails biographiques à des personnes qu’ils affirment pourtant être différentes.
Il commence par les frères Sainte-Marthe, dont la Gallia Christiana présente saint Véran comme le quatrième évêque de Vence, fils d’Eucher et disciple d’Hilaire et de Salvien. Ils indiquent également qu’il est mort et a été enterré à Vence, où sa fête était célébrée le 10 septembre. Pourtant, ils mettent explicitement en garde contre toute confusion avec un autre saint Véran associé à Lyon. La difficulté, comme le souligne Périer, est qu’ailleurs dans leur ouvrage, lorsqu’ils évoquent le supposé Véran de Lyon, ils l’identifient à l’évêque mentionné par Gennade dans De viris illustribus. Or, le Véran de Gennade est précisément le fils d’Eucher qu’ils ont déjà associé à Vence. Périer relève une confusion semblable dans les écrits de Claude Robert (prêtre et historien français de l’Église, actif à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, surtout connu pour sa Gallia Christiana).
Même le cardinal Baronius, dont Périer respecte généralement les travaux, n’échappe pas à la critique. Dans ses annotations au Martyrologe romain, à la date du 19 octobre, Baronius distingue plusieurs saints nommés Véran, notamment deux évêques différents, l’un de Vence et l’autre de Lyon. Il présente le premier comme un moine de Lérins et un disciple d’Hilaire, qui serait mort le 10 septembre. Pourtant, dans son annotation du 11 novembre, Baronius associe Véran de Lyon au fils d’Eucher décrit par Gennade. Périer y voit une contradiction, car il estime que les témoignages concernant le fils d’Eucher, son éducation à Lérins et ses liens avec Hilaire désignent tous la même personne : l’évêque de Vence.
C’est un exemple particulièrement révélateur de la facilité avec laquelle une confusion historique peut se perpétuer. Une fois que deux saints portant le même nom figurent dans les calendriers religieux et les listes épiscopales, les auteurs des siècles suivants peuvent accepter leur existence comme deux personnes distinctes, même lorsque les détails biographiques qui les concernent se recoupent. Périer a raison de souligner ces incohérences. Néanmoins, démontrer que des historiens précédents ont mélangé les traditions concernant deux saints ne prouve pas nécessairement qu’il s’agissait d’une seule et même personne. Pour cela, il faut examiner séparément les témoignages concernant le supposé évêque de Lyon.
Théophile Raynaud et les témoignages des martyrologes
Périer considère le savant jésuite Théophile Raynaud comme un défenseur plus rigoureux de la théorie des deux Véran. Contrairement à certains de ses prédécesseurs, Raynaud n’attribue pas la même histoire aux deux saints. Il admet que le fils d’Eucher, formé à Lérins auprès d’Hilaire et de Salvien, est devenu évêque de Vence. Cependant, il soutient qu’un autre évêque du même nom a occupé le siège épiscopal de Lyon et qu’il y était commémoré le 11 novembre.
Fait intéressant, Raynaud ne s’appuie pas principalement sur les listes épiscopales examinées dans la section précédente. Il se réfère plutôt aux calendriers religieux, notamment aux martyrologes attribués à Bède, à Adon et à Usuard, ainsi qu’au Martyrologe romain. Périer suggère que ce choix pourrait s’expliquer par le manque de confiance de Raynaud dans les listes épiscopales contradictoires, même s’il ne peut pas établir les raisons pour lesquelles Raynaud les a laissées de côté.
Périer remet également en question l’ancienneté de certaines références dans les martyrologes. Il constate que la notice du 11 novembre consacrée à Véran ne figure pas dans la version la plus authentique du martyrologe de Bède, ni dans les ajouts attribués à Florus. Christophe Plantin avait publié sous le nom de Bède un ouvrage sur lequel certains auteurs plus anciens s’étaient appuyés, mais qui avait été attribué à tort à Bède. Périer souligne également que certains éditeurs du martyrologe traditionnellement associé à saint Jérôme considéraient sa référence à Véran de Lyon comme un ajout tardif plutôt que comme une partie du texte original.
Ces observations sont importantes, car l’ancienneté apparente d’un martyrologe peut donner à son contenu une grande autorité historique. Une référence ajoutée à un recueil ancien plusieurs siècles après sa rédaction initiale ne peut pas automatiquement être considérée comme un témoignage de l’époque. Périer s’intéresse donc non seulement à ce que disent les martyrologes, mais aussi à la manière dont leurs textes ont évolué et à la question de savoir si certaines notices appartiennent réellement à leurs versions les plus anciennes.
L’argument le plus solide de Raynaud reste simple : le fait que Véran ait été évêque de Vence ne rend pas impossible qu’un autre homme du même nom ait été évêque de Lyon à peu près à la même époque. Périer reconnaît volontiers la force de cet argument. Deux évêques portant le même nom auraient parfaitement pu diriger deux diocèses différents en même temps. La véritable question est de savoir s’il existe suffisamment de preuves pour établir que cela s’est réellement produit.
Pourquoi Lyon aurait-elle commémoré l’évêque de Vence ?
L’explication privilégiée par Périer repose sur l’immense prestige dont jouissait saint Eucher, évêque de Lyon. Il suggère que l’Église de Lyon aurait pu continuer à honorer non seulement Eucher lui-même, mais aussi ses deux fils, Salonius et Véran, qui étaient tous deux devenus des évêques renommés ailleurs. Leurs noms auraient donc pu figurer dans les documents ecclésiastiques de la ville, même si aucun des deux n’avait occupé son siège épiscopal.
Les anciens diptyques, des listes de personnes commémorées pendant les offices religieux, jouent ici un rôle particulièrement important. Ils pouvaient inclure des saints, des évêques, des bienfaiteurs et d’autres membres éminents de la communauté chrétienne. Périer suggère que les noms des fils d’Eucher auraient pu figurer à l’origine dans de tels documents en tant que personnages honorés ayant des liens avec Lyon. Des compilateurs plus tardifs, découvrant leurs noms sans bien comprendre le contexte, auraient pu les prendre à tort pour des évêques successifs de la ville. Ainsi, un simple acte de commémoration aurait pu finir par produire une succession épiscopale erronée.
Périer souligne que des pratiques semblables existaient ailleurs, citant notamment la présence de personnalités chrétiennes importantes dans les diptyques d’Arles, alors qu’elles n’avaient jamais dirigé cette Église. Tillemont avait proposé une autre explication : peut-être une église de Lyon avait-elle été dédiée à saint Véran au Ve ou au VIe siècle, donnant ainsi naissance à une fête locale le 11 novembre. Cette commémoration aurait ensuite pu être intégrée aux martyrologes, sans nécessairement signifier que Véran avait été évêque de Lyon.
Ces explications sont plausibles, mais Périer reconnaît qu’elles restent des hypothèses. Il ne peut pas démontrer que les noms de Véran et de Salonius sont entrés dans les listes épiscopales de Lyon à la suite d’une mauvaise interprétation des diptyques, pas plus qu’il ne peut identifier une ancienne église dédiée à Véran qui expliquerait la commémoration du 11 novembre. Néanmoins, son raisonnement soulève une possibilité historique importante : un saint pouvait être étroitement associé à une ville grâce à des liens familiaux, à la dévotion religieuse ou à une tradition locale, sans jamais y avoir exercé de fonction ecclésiastique.


« À Lyon » signifie-t-il vraiment « évêque de Lyon » ?
Périer examine ensuite la formulation même des martyrologes. Adon et Usuard, suivis par le Martyrologe romain, commémorent Véran le 11 novembre dans une notice qui le présente comme un évêque dont la vie s’est distinguée par sa foi et sa vertu. La notice commence par l’indication géographique « À Lyon ». Raynaud y voit la preuve que Véran a dirigé l’Église de Lyon, mais Périer se demande si cette conclusion est justifiée.
Son objection est subtile, mais importante. Un martyrologe indique généralement le lieu où un saint était commémoré, où il était associé à une église particulière ou où l’on pensait qu’il avait été enterré. Cette indication géographique ne permet pas nécessairement d’établir où un évêque exerçait son autorité épiscopale. Périer souligne que Chastelain, dans son Martyrologe universel, reprend la commémoration du 11 novembre à Lyon, mais ajoute une note en marge identifiant Véran comme évêque de Vence et renvoyant les lecteurs à sa notice du 9 septembre.
On trouve un exemple intéressant de cette distinction beaucoup plus près de chez nous, dans l’histoire de saint Lambert, l’autre saint patron de Vence. Lambert est né à Bauduen, un village du Var, traditionnellement en 1084, mais il fut évêque de Vence de 1114 jusqu’à sa mort en 1154. Il est néanmoins aussi le saint patron de Bauduen, où il continue d’être commémoré par des célébrations religieuses les 26 mai et 13 septembre. Une chapelle lui est dédiée et l’une de ses reliques est conservée dans l’église du village. Personne ne prétendrait que Lambert était évêque de Bauduen simplement parce qu’il y est vénéré. Ses liens avec le village viennent de sa naissance, tout comme les liens de saint Véran avec Lyon pourraient provenir de ses origines familiales plutôt que d’un épiscopat dans cette ville. Même si cet exemple ne prouve pas l’interprétation de Périer, il illustre la distinction qu’il cherche à établir.
Pour montrer que le problème est plus général, Périer présente l’exemple de saint Desiderius, également connu sous le nom de Didier, évêque de Vienne. Plusieurs martyrologes médiévaux commémorent un évêque nommé Desiderius à Lyon, le 11 février. Pourtant, saint Didier de Vienne, dont la vie est bien documentée, était un martyr mort en 608 et dont la fête principale était célébrée le 23 mai. Périer souligne que les récits historiques décrivent le transfert de ses restes à Vienne quelques années après sa mort. Il signale également des références à un autre Desiderius dans les listes épiscopales et les traditions religieuses de Lyon.
Périer examine délibérément comment ces références contradictoires pourraient servir à élaborer une théorie selon laquelle deux évêques différents nommés Desiderius auraient existé : l’un à Lyon au Ve siècle et l’autre à Vienne au VIIe siècle. Selon lui, un historien suffisamment déterminé pourrait trouver des explications aux contradictions apparentes et attribuer différentes traditions aux deux personnages. Mais cela ne signifierait pas nécessairement que cette théorie serait exacte. Son objectif est de montrer avec quelle facilité une référence géographique incertaine, associée à une liste épiscopale peu fiable, peut conduire à supposer l’existence d’un second saint.
L’exemple devient encore plus révélateur lorsque Périer examine la manière dont Jacques Severt traite ces témoignages. Severt avait accepté avec assurance les listes épiscopales lorsqu’elles soutenaient son argument selon lequel Véran et Salonius avaient dirigé l’Église de Lyon. Pourtant, il rejetait ces mêmes listes lorsqu’elles plaçaient Desiderius parmi les évêques de la ville, affirmant que cette mention était erronée. Périer y voit une incohérence. Si les listes peuvent se tromper au sujet de Desiderius, pourquoi faudrait-il accepter sans discussion leurs références à Véran et à Salonius ?
La distinction établie par Périer reste précieuse aujourd’hui. La présence d’un saint dans un calendrier religieux, même avec le titre d’évêque, ne suffit pas toujours à identifier le diocèse qu’il dirigeait. Des preuves supplémentaires sont nécessaires, surtout lorsque les sources se contredisent.


Les mystérieuses reliques de l’église Saint-Nizier à Lyon
L’un des passages les plus intrigants de cette étude concerne l’église Saint-Nizier à Lyon, un édifice religieux associé depuis longtemps aux premiers évêques et martyrs de la ville. Périer examine une charte de 1337 émise par Guillaume de Sura, archevêque de Lyon, que Severt avait reproduite comme preuve supplémentaire que saint Véran avait occupé le siège épiscopal de Lyon.
La charte énumère les corps et les reliques de nombreux saints que l’on croyait conservés dans l’église. Parmi eux figurent les quarante-huit martyrs de Lyon et plusieurs confesseurs, notamment Barbarinus, Viventiolus, Genesius, Aurelianus, Rusticus, Cicarius, Desiderius, Véran et Nicetius. Elle accorde également des indulgences aux fidèles qui visitent l’église les jours de fête de ces saints, en désignant plusieurs d’entre eux collectivement comme d’anciens saints évêques de Lyon. Pour Severt, la présence de Véran dans cette liste constituait une preuve documentaire convaincante qu’il avait dirigé l’Église de Lyon.
Périer relève cependant une nouvelle incohérence. La même charte mentionne Desiderius et Barbarinus parmi les supposés évêques de Lyon, alors que Severt ne reconnaît pas que l’un ou l’autre ait occupé ce siège. Si la charte fait autorité lorsqu’elle présente Véran comme évêque de Lyon, demande Périer, pourquoi faudrait-il rejeter des affirmations semblables concernant les autres ? Une fois encore, il accuse Severt de n’accepter que les témoignages qui soutiennent sa thèse.
Les reliques elles-mêmes posent une difficulté supplémentaire. La charte laisse entendre que le corps de Véran était conservé à Saint-Nizier, alors que les traditions de Vence situent systématiquement sa sépulture dans la cathédrale de Vence. Severt rapporte également qu’un examen des reliques de Saint-Nizier avait eu lieu en 1308. L’évêque chargé de cette inspection n’aurait pas réussi à retrouver les corps de quatre saints particulièrement anciens, dont Eucher, Salonius, Véran et Pothin. Il aurait cependant identifié les restes de plusieurs évêques plus récents.
Une tradition ancienne voulait également que saint Véran soit célébré à Saint-Nizier. Severt explique que l’église célébrait sa fête le lendemain du 11 novembre, car cette date était déjà occupée par l’importante fête de saint Martin de Tours. Cette coutume reflétait la croyance selon laquelle les reliques de Véran, ainsi que celles de son père et de son frère, étaient conservées dans l’église.
Périer ne trouve pas cette tradition convaincante. Il estime que le fils d’Eucher a été enterré à Vence et rejette donc l’idée que son corps ait également été conservé à Lyon. Le fait que l’inspection de 1308 n’ait pas permis de retrouver ses restes semble renforcer son scepticisme. Il conclut que les affirmations concernant la sépulture de Véran et son épiscopat à Lyon reposent sur des traditions peu fiables.
Ces témoignages posent certainement problème, mais ils méritent d’être interprétés avec prudence. L’absence de restes identifiables lors d’une inspection médiévale ne prouve pas nécessairement qu’ils n’ont jamais été présents, car les reliques ont pu être déplacées, perdues ou mal identifiées au fil des siècles. De même, la tradition locale de Saint-Nizier montre qu’un saint nommé Véran y était vénéré, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’établir sa carrière épiscopale. Ce qui ressort le plus clairement, c’est que Lyon possédait ses propres traditions religieuses concernant Véran, dont les liens avec le culte mieux documenté de Vence restaient incertains.
Périer arrive à sa conclusion
Après avoir longuement examiné les arguments et les documents, Périer annonce enfin sa conclusion. Il a déjà rejeté la troisième théorie, proposée par Jacques Severt, selon laquelle Salonius et Véran auraient succédé à leur père comme évêques de Lyon. La deuxième théorie, défendue par Théophile Raynaud, soutient que deux évêques distincts du Ve siècle portaient le nom de Véran. Périer reconnaît que cette interprétation présente des arguments valables, mais estime que les difficultés qui l’entourent sont trop importantes pour être surmontées.
Il adopte donc la première théorie : saint Véran de Vence et le saint Véran commémoré à Lyon seraient une seule et même personne, le fils d’Eucher et le frère de Salonius. Selon cette interprétation, Véran aurait été formé à Lérins, serait devenu évêque de Vence, puis serait mort et aurait été enterré dans cette ville. Sa commémoration à Lyon viendrait des liens religieux de la ville avec Eucher et sa famille, plutôt que d’un épiscopat distinct.
La conclusion de Périer est convaincante à plusieurs égards. Il a mis en évidence de sérieuses faiblesses dans les arguments de ceux qui distinguent les deux saints, notamment leur utilisation incohérente des sources historiques et leur dépendance à des listes épiscopales dont l’exactitude est douteuse. Il a également montré que certains des témoignages supposés confirmer l’existence d’un évêque Véran de Lyon pourraient s’expliquer par des confusions apparues plus tard dans les calendriers religieux et les traditions locales.
Néanmoins, une incertitude importante demeure. L’explication privilégiée par Périer repose en partie sur des hypothèses, notamment en ce qui concerne les origines de la commémoration de Véran à Lyon et les erreurs supposées dans les listes épiscopales de cette ville. Son argument selon lequel Véran, fils d’Eucher, était évêque de Vence s’appuie également largement sur les traditions conservées dans le Martyrologe de Vence, dont l’ancienneté et les origines n’ont pas été établies avec certitude. Les faiblesses des théories opposées ne prouvent pas, à elles seules, que l’interprétation de Périer est exacte.
Il faut reconnaître que Périer ne prétend pas avoir réglé la question au-delà de tout doute possible. Il invite ceux qui ne seraient pas convaincus par ses arguments à présenter des témoignages plus fiables, ajoutant qu’il n’aurait aucune difficulté à revoir sa conclusion. Il prévoit d’ailleurs de revenir sur un problème semblable plus tard dans le même mois, lorsqu’il examinera la vie de Salonius.
Pour notre étude, le résultat le plus important de cette section n’est pas que Périer ait définitivement résolu le mystère de l’identité de saint Véran, mais qu’il ait montré à quel point une grande partie des témoignages historiques reste incertaine. Les écrits des premiers siècles du christianisme confirment l’existence d’un Véran au Ve siècle, fils d’Eucher et frère de Salonius. Les traditions qui le relient à Vence sont nombreuses, et la commémoration religieuse d’un Véran à Lyon est tout aussi bien attestée. La question de savoir si ces traditions concernaient à l’origine un seul homme ou deux ne peut pas être résolue simplement en comptant le nombre de mentions dans les listes épiscopales ou les calendriers religieux.
Après avoir exposé la conclusion qu’il privilégie, Périer se tourne, dans sa dernière section, vers une autre forme de témoignage, potentiellement plus fiable : la correspondance conservée des papes Léon le Grand et Hilaire. Ces lettres fournissent des preuves directes qu’un évêque nommé Véran a participé à d’importantes affaires ecclésiastiques au Ve siècle, rapprochant ainsi l’étude des événements historiques eux-mêmes.
VI. Saint Véran et les papes : correspondance, conflits ecclésiastiques et mystère autour de sa mort
Correspondance avec le pape Léon. Des conflits entre certains évêques de Gaule lui sont confiés par Hilaire, successeur de Léon. L’année de sa mort reste incertaine.
Paragraphes 53 à 59


Saint Véran écrit au pape Léon le Grand
Après avoir conclu que saint Véran de Vence et le saint commémoré à Lyon étaient une seule et même personne, Périer se tourne vers certains des témoignages les plus importants sur le plan historique de son étude : la correspondance conservée de deux papes du Ve siècle. Contrairement aux calendriers religieux médiévaux et aux biographies plus tardives examinés dans les sections précédentes, ces lettres datent de l’époque où vivait Véran. Elles offrent une occasion rare de voir un évêque nommé Véran participer aux importantes affaires religieuses et administratives de son temps.
Le premier document est une lettre adressée au pape Léon le Grand par trois évêques de Gaule : Ceretius, généralement identifié comme évêque de Grenoble ; Salonius, évêque de Genève ; et Véran lui-même. Périer situe cette lettre vers 451, même si sa date précise reste incertaine. Elle concerne le célèbre Tome à Flavien du pape Léon, rédigé en 449 à l’intention de Flavien, patriarche de Constantinople, pendant la controverse autour des enseignements d’Eutychès. Au cœur du débat se trouvait la relation entre les natures divine et humaine du Christ, une question qui avait provoqué de profondes divisions au sein de l’Église. La lettre de Léon devint l’un des documents théologiques les plus influents de cette époque et joua un rôle important dans les débats entourant le concile de Chalcédoine, en 451.
Les trois évêques obtinrent une copie de la lettre de Léon et furent tellement impressionnés par son contenu qu’ils envoyèrent leurs remerciements à Rome. Ils formulèrent également une demande intéressante. Après avoir soigneusement recopié le document, ils demandèrent au pape de vérifier leur transcription, de corriger les éventuelles erreurs et de la leur renvoyer afin que des copies exactes puissent être distribuées aux évêques et aux autres chrétiens de Gaule. À une époque où les copistes reproduisaient chaque manuscrit à la main, même une petite erreur de transcription pouvait modifier le sens d’une importante déclaration théologique. Leur souci d’exactitude nous donne un aperçu fascinant de la manière dont les textes religieux étaient transmis au Ve siècle.
Périer reproduit la formule de souscription de Véran, dans laquelle l’évêque adresse respectueusement ses salutations au pape et lui demande de prier pour lui. Il cite également le cardinal Baronius, qui avait loué les trois évêques pour leur dévouement à l’Église de Rome et leur volonté de préserver l’enseignement de Léon sans le modifier. Bien que Périer interprète principalement cette correspondance comme un témoignage de leur fidélité à la doctrine de l’Église, elle est tout aussi précieuse d’un point de vue historique. Cette lettre montre qu’un évêque nommé Véran correspondait directement avec l’une des personnalités les plus influentes des premiers siècles du christianisme, aux côtés de Salonius. Cependant, elle ne précise pas quel siège épiscopal occupait Véran. Périer suppose qu’il s’agissait de Vence, conformément à sa conclusion précédente, mais la lettre elle-même ne permet pas de trancher cette question.
Un conflit concernant Nice, Cimiez et l’autorité d’Embrun
Périer présente ensuite une série de lettres concernant le pape Hilaire, qui succéda à Léon en 461. Elles portent sur des conflits d’autorité ecclésiastique dans le sud de la Gaule, notamment sur les droits d’Ingenuus, évêque d’Embrun et métropolitain de la province des Alpes-Maritimes. La question avait déjà été examinée sous le pontificat de Léon, lorsque Véran et d’autres évêques de la province avaient envoyé des rapports à Rome. Après la mort de Léon, cependant, un autre évêque nommé Auxanius obtint d’Hilaire une décision qui semblait contredire le jugement précédent. Ingenuus protesta et Hilaire accepta de réexaminer l’affaire.
La lettre du pape qui nous est parvenue est adressée à trois évêques, Leontius, Véran et Victurus, qu’il charge d’enquêter sur la plainte. Hilaire explique que les rapports précédemment envoyés par Véran et ses collègues évêques, ainsi que la décision rendue par le pape Léon, doivent être examinés attentivement. Il tient particulièrement à éviter que la tromperie ou les ambitions personnelles de certains évêques ne portent atteinte aux droits ecclésiastiques. Pour Périer, le fait que Véran ait été chargé d’une telle responsabilité témoigne de la confiance que la papauté lui accordait.
Cependant, la lettre papale complète contient un détail particulièrement intéressant que Périer n’examine pas. La controverse concerne explicitement les anciennes communautés épiscopales de Nice et de Cimiez. Ces deux localités voisines avaient autrefois possédé chacune leur propre évêque, malgré leur proximité géographique. La correspondance papale montre clairement que leur organisation ecclésiastique était devenue une source de désaccord, avec des revendications contradictoires concernant l’autorité de l’évêque métropolitain d’Embrun. Hilaire insiste pour que Nice et Cimiez ne soient pas divisées entre deux évêques, mais reviennent sous l’autorité d’un seul, conformément à la décision de son prédécesseur.
Cette question est particulièrement importante pour l’histoire de Vence, dont l’évêque était suffragant du siège métropolitain d’Embrun. Elle permet également de mieux comprendre pourquoi Véran aurait pu être impliqué dans un conflit concernant deux communautés épiscopales voisines. Périer avance cet argument en faisant remarquer que la participation de Véran à ce conflit s’explique plus facilement s’il était évêque de Vence que s’il occupait le siège épiscopal de Lyon. Les liens géographiques et administratifs rendent certainement cette interprétation plausible, même si la lettre n’identifie pas explicitement Véran comme évêque de Vence.
L’ordre des noms des évêques indiquait-il leur importance ?
Périer profite de l’occasion pour contester un autre argument avancé par Jacques Severt en faveur du supposé épiscopat de Véran à Lyon. Severt avait remarqué que le pape Hilaire plaçait Véran avant certains autres évêques dans sa correspondance et y voyait la preuve que Véran occupait un siège épiscopal particulièrement important. Puisque Lyon était l’une des Églises les plus prestigieuses de Gaule, Severt considérait cela comme compatible avec la théorie selon laquelle Véran y avait succédé à son père, Eucher.
Périer n’a guère de difficulté à montrer la faiblesse de cet argument. Il constate que les éditions conservées de la lettre papale placent Leontius avant Véran, ce qui, si le raisonnement de Severt était exact, laisserait penser que Leontius occupait un rang supérieur. Plus important encore, l’ordre des noms change dans d’autres lettres. Dans un document, Victurus apparaît avant Véran, tandis que dans un autre, il figure parmi un groupe beaucoup plus important d’évêques, à une place totalement différente. Périer conclut donc que l’ordre des noms ne permet pas d’établir de manière fiable l’importance relative de leurs sièges épiscopaux.
Il rejette tout aussi fermement l’idée de Severt selon laquelle le fait que le pape appelle Véran son frère et collègue évêque lui conférerait un statut exceptionnel. Il s’agissait d’une formule de politesse couramment utilisée dans la correspondance papale avec des évêques de différents rangs, y compris ceux qui dirigeaient des diocèses relativement modestes. Rien ne permet d’y voir la preuve que Véran était archevêque de Lyon.
Ces objections sont convaincantes. Même si la position d’un nom dans un document officiel peut parfois refléter l’ancienneté ou le rang d’une personne, on ne peut pas automatiquement l’interpréter ainsi sans connaître les usages de l’auteur. Les lettres papales établissent que Véran jouissait d’une autorité suffisante pour participer à d’importantes affaires ecclésiastiques. Cependant, elles ne permettent pas d’identifier son diocèse, ni par la place de son nom ni par les titres de courtoisie employés pour s’adresser à lui.

Le pape Hilaire confie à Véran une autre mission délicate
L’épisode suivant offre peut-être le témoignage le plus solide de la confiance que la papauté accordait à Véran. Il concerne saint Mamert, évêque de Vienne, qui avait consacré un évêque pour la ville de Die sans l’autorisation de l’autorité ecclésiastique habilitée à procéder à cette nomination. Cette consécration provoqua un conflit entre Mamert et Leontius, évêque d’Arles, dont les droits métropolitains avaient été remis en cause.
Le pape Hilaire prit l’affaire au sérieux. Après avoir reçu des plaintes et organisé l’examen de la question par une assemblée d’évêques, il publia une lettre datée du 25 février 464, précisant les mesures à prendre. Mamert devait être averti de ne plus procéder à des nominations épiscopales sans autorisation, et Leontius, qui aurait dû effectuer la consécration dès le départ, devait confirmer l’évêque que Mamert avait consacré à Die. Bien que le pape ait considéré les actes de Mamert comme une grave violation de la discipline ecclésiastique, il préféra une réponse mesurée plutôt qu’une destitution immédiate.
Fait important, Hilaire confia à Véran la mission de transmettre cet avertissement à Mamert. La lettre papale qui nous est parvenue précise que le pape avait envoyé des instructions écrites à Véran, l’autorisant à s’adresser à l’évêque de Vienne en son nom. Ces instructions distinctes ne semblent pas avoir été conservées, mais leur existence et leur objectif sont explicitement mentionnés dans la lettre adressée aux évêques réunis.
Cette mission était loin d’être anodine. Mamert était l’évêque d’une ville importante, et le conflit portait sur des revendications concurrentes d’autorité métropolitaine qui perturbaient depuis quelque temps les Églises du sud de la Gaule. Dans de telles circonstances, transmettre un avertissement papal exigeait beaucoup de tact et une bonne connaissance du droit ecclésiastique. Périer interprète le choix de Véran pour cette mission comme un témoignage de sa prudence, de son intégrité et de sa réputation de bon jugement.
Bien que le document conservé ne précise pas si Véran a personnellement accompli cette mission ni comment Mamert a réagi, il laisse fortement penser que le pape lui faisait confiance pour une responsabilité administrative délicate. Il établit également qu’un évêque nommé Véran était toujours actif en 464, plus de vingt ans après le premier concile d’Orange, en 441.
Quand saint Véran est-il devenu évêque et quand est-il mort ?
En terminant son commentaire, Périer revient sur deux questions qui sont restées sans réponse tout au long de son étude : quand Véran est-il devenu évêque de Vence et quand est-il mort ? Malgré la quantité considérable de témoignages qu’il a rassemblés, il reconnaît qu’aucune de ces deux dates ne peut être établie avec certitude.
Concernant le début de l’épiscopat de Véran, Périer revient sur la lettre que Salvien avait écrite à Eucher et qu’il avait reproduite plus tôt dans son commentaire. Salvien loue l’éducation des fils d’Eucher et remarque que, grâce à la providence divine, ils avaient déjà commencé à devenir des maîtres de l’Église. Périer interprète ces paroles comme indiquant que Véran et Salonius avaient tous deux accédé à la fonction épiscopale du vivant de leur père. Puisque Salonius était déjà évêque de Genève lorsqu’il participa au premier concile d’Orange en 441, Périer suggère que Véran aurait pu devenir évêque de Vence à peu près à la même époque, peut-être même auparavant.
C’est une possibilité raisonnable, mais les témoignages ne permettent pas de l’affirmer avec certitude. L’expression employée par Salvien pourrait désigner les responsabilités croissantes des deux frères en tant qu’enseignants chrétiens, sans nécessairement prouver qu’ils étaient déjà tous deux évêques. Les documents conservés du concile d’Orange contiennent également un détail intrigant. Une liste des participants mentionne un diacre nommé Veranus accompagnant Eucher, évêque de Lyon. S’il s’agissait du même Véran qui devint plus tard évêque de Vence, il aurait donc encore été diacre en 441, et non évêque. Cette identification ne peut pas être prouvée, mais elle montre pourquoi il faut considérer avec prudence la date proposée par Périer pour le début de son épiscopat.
La date de la mort de Véran est tout aussi incertaine. La correspondance du pape Hilaire confirme qu’un évêque nommé Véran était encore vivant en 464. Périer présente ensuite une autre référence possible, liée à un événement beaucoup plus tardif : un concile tenu à Arles sous l’autorité de l’archevêque Leontius pour examiner les enseignements d’un prêtre nommé Lucidus. La controverse portait sur la prédestination, la grâce divine et le libre arbitre, des questions qui avaient provoqué d’importants désaccords théologiques au sein de l’Église d’Occident. À la suite du concile, Lucidus publia une déclaration dans laquelle il retirait ses opinions contestées et affirmait son adhésion à l’enseignement de l’Église.
Parmi les évêques auxquels ce document est adressé figure un homme nommé Verianus. Périer pense qu’il pourrait s’agir de saint Véran de Vence. Comme le concile est généralement daté des environs de 475, cette identification signifierait que Véran aurait vécu au moins jusqu’à cette année-là, bien plus tard que ne le suggéraient certaines reconstitutions antérieures de sa vie. Cependant, le document ne précise pas le siège épiscopal de Verianus, et la date du concile a fait l’objet de discussions entre historiens. Cette identification reste donc incertaine.
Périer termine ainsi sa longue étude. Après avoir examiné les calendriers religieux, les traditions anciennes de Vence, le monastère de Lérins, les liens familiaux de Véran, les listes épiscopales contradictoires de Lyon et la correspondance conservée de deux papes, il ne parvient toujours pas à déterminer précisément quand le saint est né, quand il est devenu évêque ni quand il est mort.
Pourtant, cette étude a permis d’obtenir des résultats. Périer a rassemblé des témoignages importants concernant un évêque nommé Véran, qui vivait au Ve siècle, participait à de grands débats théologiques et se voyait confier des responsabilités ecclésiastiques délicates. Il a également présenté une argumentation soigneusement construite, bien que non définitive, pour identifier cet évêque au fils d’Eucher et au saint Véran vénéré à Vence.
L’aspect le plus précieux de son travail est peut-être d’avoir conservé les témoignages et les arguments de nombreux historiens qui l’avaient précédé, permettant ainsi aux générations suivantes de reprendre les questions qu’il n’avait pas réussi à résoudre définitivement. Plus de 275 ans après la publication de son commentaire, l’identité historique de saint Véran continue de poser des difficultés. Néanmoins, grâce en grande partie aux Bollandistes, nous sommes aujourd’hui beaucoup mieux placés pour comprendre pourquoi.