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Vous pouvez lire (en anglais) un article plus approfondi sur saint Véran ici: Faith and Legends: Uncovering the 5th-Century Mystique of Saint Véran of Vence.
Tenir pour la première fois entre mes mains le manuscrit inédit du XVIIe siècle racontant la vie de saint Véran, évêque de Vence (Vie de Sainct Véran, évesque de Vence), a été une expérience fascinante. Jusqu’alors, pour moi, il n’existait que de façon abstraite : une simple référence citée dans des notes de bas de page et évoquée au passage dans beaucoup d’ouvrages sur l’histoire de Vence que j’avais lus. Désormais, c’était tout autre chose : le livre lui-même, écrit à la main il y a près de quatre siècles. Ses pages portaient les convictions, les passions et les intentions spirituelles de son auteur. Assis à une table dans une petite salle de lecture, je tournais lentement les pages, une à une, conscient que je ne faisais plus seulement que lire l’histoire, mais que j’étais en train d’entrer en contact avec elle.
Quand j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire de Vence, j’ai rencontré des références à ce manuscrit dans certains des livres que je lisais. Pendant longtemps, je n’y ai pas vraiment prêté attention, mais peu à peu j’ai commencé à m’interroger sur ce document. Existait-il encore après toutes ces années ? Et si oui, où se trouvait-il ? Y avait-il quelque part une version en ligne que je pourrais consulter et lire ? Je me disais bien que quelqu’un avant moi avait dû s’y intéresser et en faire une copie numérique pour les passionnés de l’histoire de Vence. Quelques recherches sur internet n’ont révélé aucune version numérisée du manuscrit, mais elles m’ont conduit aux Archives diocésaines du diocèse de Nice. C’est là qu’il est conservé aujourd’hui. J’y ai trouvé une adresse e-mail et demandé un rendez-vous pour venir le consulter. Quelques semaines plus tard, je l’avais entre les mains.
Jacques Barcillon, l’auteur de ce manuscrit, était chanoine du chapitre de la cathédrale de Vence dans la première moitié du XVIIe siècle et l’un des clercs les plus érudits de son diocèse. Il a rédigé au moins deux œuvres connues : ce texte sur la vie de saint Véran et La Vie de saint Lambert, une biographie de l’autre saint patron de Vence, saint Lambert, dédiée à l’évêque Antoine Godeau. Ces deux textes s’inscrivent dans un mouvement plus large en Provence après le concile de Trente, lorsque les vies des saints locaux ont été réécrites pour encourager la réforme religieuse et raviver la vie spirituelle aussi bien du clergé que des fidèles.
Les œuvres de Barcillon offrent une fenêtre fascinante sur la spiritualité du XVIIe siècle et sur la manière dont Véran et Lambert étaient vénérés à cette époque. Elles ne constituent cependant pas des preuves de la vie historique de l’un ou de l’autre saint. Barcillon a écrit sur Véran douze siècles après sa mort, et sur Lambert cinq siècles après la sienne. Il n’a donc pas été un témoin direct de leur vie. Il est simplement le premier à avoir rédigé un récit développé sur l’un et l’autre qui nous soit parvenu.
Hagiographie : entre foi et faits historiques
Bien que le titre du manuscrit puisse laisser penser le contraire, cette « Vie de saint Véran » n’a jamais été conçue comme une « biographie historique », du moins pas au sens moderne du terme. Bien que l’ouvrage compte quatre-vingt-quatorze pages, il contient très peu de faits précis, de dates ou d’épisodes relatifs à la vie de Véran. Barcillon fournit peu de références, dont la plupart ne peuvent être vérifiées. Une grande partie de son contenu ne peut être confirmée sur le plan historique. Barcillon se sert surtout de la « vie » de saint Véran comme d’un cadre moral et spirituel pour développer ses propres réflexions sur les vertus chrétiennes, le renoncement au monde, la dignité épiscopale, le caractère sacré de la famille, la providence divine et bien d’autres thèmes.
Les biographies de saints, communément appelées hagiographies, n’étaient pas nécessairement rédigées dans le seul but de perpétuer le souvenir de personnages considérés comme saints. L’hagiographie est un genre littéraire consacré à la vie, aux vertus, aux miracles et au culte des saints. Traditionnellement, elle vise avant tout à célébrer la sainteté, à préserver les traditions religieuses et à encourager la dévotion, plutôt qu’à reconstituer la vie d’une personne selon les critères de la recherche historique moderne. Ce terme englobe les récits de vies de saints, les recueils de miracles et d’autres écrits de dévotion.
Ces hagiographies pouvaient également remplir d’importantes fonctions religieuses, sociales et politiques au sein des communautés qui les produisaient. La diffusion limitée de beaucoup de ces textes était souvent liée aux intérêts spécifiquement locaux qu’ils défendaient. Par exemple, une biographie mettant à l’honneur les miracles accomplis par un évêque des premiers siècles pouvait rehausser le prestige de sa cathédrale et souligner l’histoire remarquable de son diocèse, renforçant éventuellement sa position par rapport aux diocèses voisins. De même, un monastère pouvait mettre en avant ses liens avec un saint particulier afin d’étayer ses revendications concernant des reliques, des biens, des privilèges ou une autorité religieuse. Ces questions pouvaient revêtir une importance considérable pour les communautés concernées, tout en suscitant relativement peu d’intérêt ailleurs. Cela contribue à expliquer pourquoi nombre de textes hagiographiques ne circulaient qu’à l’échelle locale et ne nous sont souvent parvenus que sous la forme d’un seul manuscrit.
Cette observation est particulièrement pertinente dans le cas des biographies de saint Véran et de saint Lambert rédigées au XVIIe siècle par Jacques Barcillon. Les deux saints étaient étroitement liés à l’histoire et à l’identité religieuses de Vence, et les récits de leurs vies et de leurs miracles pouvaient non seulement célébrer leur sainteté, mais aussi renforcer chez les habitants de la ville le sentiment d’être les héritiers d’un prestigieux passé chrétien. En conservant et en enrichissant les traditions relatives à ces deux évêques, Barcillon participait à un processus plus large par lequel les communautés religieuses construisaient, entretenaient et célébraient leur identité historique.
Cela ne signifie pas, pour autant, que ces biographies étaient nécessairement inventées ou délibérément falsifiées au service d’intérêts institutionnels. Un saint pouvait être un personnage historique bien réel, dont la vie et les accomplissements avaient été fidèlement transmis de génération en génération par la tradition locale. Néanmoins, un auteur écrivant plusieurs siècles après les faits relatés pouvait sélectionner, mettre en valeur, embellir ou réinterpréter certains épisodes pour refléter les préoccupations religieuses et institutionnelles de son époque. Faits historiques, traditions religieuses authentiques, éléments légendaires et intérêts institutionnels pouvaient ainsi coexister dans un même récit. Lorsqu’on étudie les manuscrits de Barcillon, il importe de reconnaître que leurs objectifs religieux et historiques n’étaient pas nécessairement contradictoires. Le fait qu’un récit ait pu contribuer au prestige de l’Église de Vence ne prouve pas, en soi, que les événements rapportés étaient faux. Cela offre toutefois un éclairage important pour comprendre les circonstances dans lesquelles ces biographies ont été rédigées et les fonctions qu’elles ont pu remplir.
Comme une grande partie de la littérature hagiographique de l’époque moderne, le livre de Barcillon cherche moins à reconstituer avec précision des événements historiques qu’à édifier le lecteur, à nourrir sa réflexion religieuse et à conforter les traditions établies. Barcillon prend la vie présumée du saint comme point de départ de longues réflexions sur les vertus chrétiennes, les responsabilités épiscopales et la dévotion religieuse. Par endroits, l’ouvrage ressemble davantage à un recueil de sermons qu’à une biographie traditionnelle. Son but premier était d’inspirer la dévotion, pas nécessairement de consigner des faits. Le récit est empreint de révérence, dépourvu d’esprit critique, richement embelli et repose presque entièrement sur des légendes, des traditions populaires et des récits locaux.
Une grande partie du livre suit ce modèle : tout en racontant quelques épisodes précis de la vie de Véran, Barcillon interrompt son récit pour se livrer à de longues considérations morales et théologiques qui n’ont souvent qu’un lien assez ténu avec le saint lui-même. Véran devient moins un personnage historique qu’un prétexte à l’enseignement spirituel, permettant à Barcillon de développer des thèmes tels que la primauté de l’âme, les dangers des distractions mondaines et le devoir chrétien de préserver la pureté spirituelle.
Ces longs passages s’apparentent davantage à des sermons ou à des méditations spirituelles qu’à une biographie. Ils révèlent les priorités de Barcillon, ecclésiastique du XVIIe siècle davantage soucieux d’instruction spirituelle que de reconstitution des faits historiques. En conséquence, l’ouvrage nous apprend relativement peu de choses sur la vie réelle de saint Véran, mais beaucoup sur la vision religieuse, les préoccupations dévotionnelles et les habitudes d’écriture de Barcillon, ainsi que sur le milieu ecclésiastique dans lequel il évoluait au début du XVIIe siècle.
Cela dit, les manuscrits de Barcillon restent des témoignages précieux de la culture religieuse et de l’identité épiscopale de la Vence du XVIIe siècle. À travers eux, Barcillon apparaît comme un serviteur de l’Église à la fois humble et éloquent, attaché à préserver la mémoire de ses saints et le prestige spirituel de sa ville. C’est un excellent écrivain et, même si son style est parfois un peu fleuri, son livre se lit avec beaucoup d’intérêt.
Qui était Jacques Barcillon ?
Jacques Barcillon était un ecclésiastique très instruit, qui alliait de solides compétences intellectuelles à un véritable pouvoir administratif et judiciaire, ce qui faisait de lui l’une des figures les plus influentes du diocèse de Vence à son époque. Les manuscrits qui nous sont parvenus révèlent un homme érudit, pieux et profondément attaché à l’histoire de son Église.
Originaire de la proche ville de Saint-Paul (aujourd’hui Saint-Paul-de-Vence), il appartenait à une famille parmi les plus en vue de la localité. Il fut un haut dignitaire du chapitre cathédral de Vence et un acteur clé de l’administration diocésaine. En 1619, il était archidiacre de l’Église, et en 1622, il devint chanoine. Il exerça également la fonction d’« official », c’est-à-dire le juge en chef du tribunal ecclésiastique du diocèse, chargé des affaires de droit canonique, de discipline, des litiges et de la juridiction du clergé.
En 1627, Barcillon fut nommé vicaire général de l’évêque Pierre du Vair, c’est-à-dire son principal représentant. Cette charge lui permettait d’agir au nom de l’évêque dans les domaines administratif, pastoral et disciplinaire. Il fut ensuite vicaire général sede vacante, c’est-à-dire responsable de l’administration du diocèse pendant les périodes sans évêque. Plusieurs documents le désignent comme « docteur en sainte théologie ».

L’écriture de Barcillon mêle le souci de l’histoire à la méditation théologique. Son style reflète l’influence de la rhétorique latine ecclésiastique et de la prose humaniste cultivée dans les écoles cathédrales du sud de la France. Bien que ses œuvres n’aient jamais été imprimées, elles ont circulé dans le diocèse et ont souvent été citées dans les histoires locales ultérieures.
Le chanoine Barcillon fit don d’un reliquaire pour les reliques de saint Lambert. Il mourut en 1664 et est enterré dans la cathédrale de Vence, dans une petite chapelle aujourd’hui connue sous le nom de chapelle du Sacré-Cœur.
Qui était saint Véran ?
Le saint Véran historique de Vence reste une figure difficile à cerner. Il a bien existé. Il a été évêque de Vence, sans doute vers la fin du Ve siècle — à l’époque où l’Empire romain d’Occident s’effondrait et où de nouveaux royaumes se formaient un peu partout en Europe. C’était une période d’insécurité, de fragmentation politique et de profonde quête spirituelle. Les évêques n’étaient pas seulement des chefs religieux, mais aussi des figures sociales et civiques.
Le fait que Véran ait vécu et dirigé la communauté chrétienne de Vence est généralement admis. Son nom figure dans les premières listes d’évêques, et sa fête, célébrée à Vence le 10 septembre, est très ancienne. Ces quelques éléments lui assurent une place modeste mais solide dans l’histoire de la Provence.
Pourtant, ces mêmes sources anciennes qui confirment son existence ne nous disent presque rien de sa personnalité, de ses actions, de sa famille ou de ses dons spirituels. Aucune lettre ne nous est parvenue. Aucun témoignage de contemporains. Aucun récit de miracles, de sermons ou de voyages. Pour l’époque où vivait Véran, ce silence n’a rien d’exceptionnel : les sources écrites de la Provence du haut Moyen Âge sont très rares.
Seuls son nom et son titre épiscopal apparaissent dans les premières listes de l’Église et dans les martyrologes médiévaux, sans aucun détail biographique. Le premier récit développé de sa vie qui nous soit parvenu est cette biographie manuscrite rédigée au XVIIe siècle par le chanoine Jacques Barcillon, plus de mille ans après la vie de Véran.
Vous pouvez lire (en anglais) un article plus approfondi sur saint Véran ici: Faith and Legends: Uncovering the 5th Century Mystique of Saint Véran of Vence.
Quelle est la fiabilité de la biographie de saint Véran par Barcillon ?
Il existe très peu de références anciennes authentiques à un évêque nommé Véran à Vence.
Son nom figure dans certaines anciennes listes épiscopales de l’Église de Vence. Ces listes ne donnent aucun détail biographique ; elles confirment seulement qu’un évêque portant ce nom a bien existé. Il est impossible de les dater avec certitude, mais la plupart des spécialistes les situent aux Ve ou VIe siècles.
Plusieurs auteurs anciens (médiévaux et postérieurs) affirment qu’une Vie écrite de saint Véran a autrefois existé, mais aucun ne la cite jamais. Malheureusement, aucun manuscrit ancien de ce type ne nous est parvenu. Il n’existe aucune vita conservée de saint Véran antérieure au Moyen Âge. Une vita est une biographie de saint, généralement centrée sur ses vertus, ses miracles et sa vie pieuse plutôt que sur des faits historiques précis. Ces textes étaient en général rédigés en latin, souvent par des clercs, afin d’encourager la dévotion et de préserver la mémoire du saint.
Tous les récits plus tardifs sur la vie de Véran semblent dépendre de résumés dérivés. Certains chercheurs pensent qu’il a autrefois existé une courte notice hagiographique (un bref texte présentant la vie, les vertus et les actions d’un saint), probablement d’époque mérovingienne ou du haut Moyen Âge. Cette hypothèse repose sur le fait que Véran apparaît dans des calendriers et des martyrologes médiévaux (des catalogues ou listes de saints et de martyrs, souvent accompagnés de brèves notices et de leurs dates de fête).
Saint Véran est en effet mentionné dans plusieurs de ces martyrologes, notamment : 1. Un martyrologe romain, où Véran est cité très brièvement, pratiquement seulement par son nom et sa date de fête, sans biographie. 2. Le Martyrologe d’Usuard (IXe siècle), où il est de nouveau mentionné très brièvement, sans aucun récit. 3. Le martyrologe d’Adon de Vienne (IXe siècle), qui donne lui aussi une notice extrêmement courte, sans biographie ni narration. Des calendriers bénédictins du Moyen Âge mentionnent également Véran. Tous ces témoignages confirment son existence, sa sainteté et sa fête, mais ne fournissent absolument aucune information sur sa vie.
Pour compliquer encore les choses, plusieurs personnages portant le nom de Véran (ou Veranus, ou Verani) apparaissent dans la tradition chrétienne ancienne, et les auteurs postérieurs les ont souvent confondus ou mêlés entre eux. Notre saint Véran de Vence a ainsi souvent été confondu avec Véran de Lyon et saint Véran de Cavaillon.
Dans le court avant-propos de son manuscrit, où Barcillon s’adresse directement aux « messieurs du vénérable Chapitre de Vence », il se lamente du manque de connaissances sur la vie de saint Véran. Il le décrit comme « un étranger dans sa propre maison et dans sa propre Église ». Il affirme que « lles changements et les désordres des siècles passés nous ont fait perdre la connaissance » du saint et que « Si le portrait vivant de ses vertus incomparables avait été conservé avec autant de soin que les reliques de son corps, nous n’aurions aucune difficulté à savoir qui fut saint Véran, quelle fut sa naissance, et quelles actions ont rendu la mémoire des justes immortelle ».
Dans son introduction au lecteur, il poursuit : « il est certain qu’il y a plusieurs saints que nous ne
connaissons en ce monde que par leur nom, et non par les actions vertueuses qu’ils y ont accomplies, lesquelles leur ont mérité le rang et le titre de saint. L’un de ceux-ci est saint Véran, évêque de Vence, de qui nous ne savons rien d’autre que ce qui est rapporté de lui dans un ancien martyrologe manuscrit de l’Église de Vence, qui nous apprend qu’il fut moine de Lérins, disciple de saint Hilaire, évêque d’Arles, et qu’il fut lui-même évêque de Vence. Tout le diocèse de Vence a ressenti un profond regret de la perte des actes de la vie d’un si grand Saint. Dire qu’ils n’ont pas été mis par écrit autrefois serait difficile à croire ; son mérite était trop reconnu pour avoir été oublié par tant d’écrivains savants de son siècle, qui employaient leur esprit à des sujets moins importants qu’à l’éloge des grands hommes. »
Dès lors, d’où Barcillon, écrivant au XVIIe siècle, tient-il les détails de la vie de saint Véran qu’il présente dans son manuscrit ? Selon ses propres mots : « Par un bonheur particulier de la Providence, ce grand ami de Dieu s’est fait connaître à moi. Je dois donc vous le faire connaître à vous-mêmes. Mon désir, joint aux recherches et aux soins que j’y ai apportés, a eu le bonheur de trouver du jour au milieu des obscurités qui s’opposaient à moi à chaque rencontre, et ce jour m’a ouvert le chemin vers diverses connaissances liées à mon sujet que l’histoire des temps m’a données. »
Barcillon reste très vague. « Ce grand ami de Dieu s’est fait connaître à moi. » « Ce jour m’a ouvert le chemin vers diverses connaissances liées à mon sujet. » Il ne donne absolument aucune indication concrète sur la manière dont Véran se serait « fait connaître à moi », ni sur l’origine réelle de ces « diverses connaissances ». Il cite très peu de sources et fournit encore moins de détails sur la façon dont il aurait soudain découvert ces informations, qui fondent pourtant tout son récit de la vie de Véran.
Devons-nous croire qu’il a simplement inventé le récit de la vie de Véran qu’il nous livre ? Presque tous les détails, au-delà du simple fait qu’« il a existé et qu’il fut évêque », relèvent d’une « broderie hagiographique » et sont pour l’essentiel invérifiables. Beaucoup reprennent des formules toutes faites de l’hagiographie plutôt que des faits précis. Le récit de Barcillon suit en effet une trame classique des vies de saints : naissance noble, piété précoce, formation monastique, élection à l’épiscopat, récits de miracles, mort sainte. Ces motifs ne sont pas propres à Véran et se retrouvent dans la vie de nombreux saints anciens.
Peut-on faire confiance à cette biographie comme source historique ? Non. Peut-on en revanche affirmer avec certitude qu’un évêque nommé Véran a existé à Vence et que son culte est ancien ? Oui. Mais on ne peut rien dire de sûr sur le reste de sa vie : sa famille, ses miracles supposés, les détails de son épiscopat, les dates, ses déplacements, les anecdotes de caractère, etc. Il n’existe tout simplement aucune preuve contemporaine.
L’un des outils essentiels pour l’étude des saints anciens est la Bibliotheca Hagiographica Latina (BHL). Celle-ci comporte des notices pour saint Eucher et sainte Galla, que Barcillon présente comme les parents de Véran. Or cette affirmation n’est étayée par aucune source ancienne. Il est possible que Barcillon ait utilisé la sainteté d’Eucher pour « rehausser » l’origine de Véran — une stratégie hagiographique courante.
La BHL contient une notice pour un autre saint Véran, celui de Cavaillon. En revanche, il n’y a aucune entrée pour un saint Véran de Vence. Cela renforce l’idée qu’aucune vie médiévale de Véran de Vence n’était connue des compilateurs.
Lorsqu’il écrit sur les parents et les frères et sœurs de Véran, Barcillon cite au moins cinq sources : le Vénérable Bède (v. 673–735), Usuard († 877) et Adon de Vienne (v. 800–875), qui ont tous rédigé des martyrologes anciens (catalogues de saints et de martyrs) mentionnant cette famille, ainsi que Germade (Germadius) de Marseille (VIe siècle) et Anthème (Anthemius), qui ont eux aussi écrit sur les saints des premiers temps.
À un moment donné, Barcillon fait référence à un « ancien manuscrit à peine lisible » de la vie de saint Véran, qu’il dit provenir de l’érudit chartreux Polycarpe de la Rivière. Polycarpe était un historien prolifique du XVIIe siècle, dont les manuscrits mêlent souvent des matériaux authentiques à des conjectures et à des traditions tardives, et dont beaucoup de sources citées n’ont jamais été retrouvées ni vérifiées. Le manuscrit mentionné par Barcillon n’a pas survécu, et aucun autre auteur ne dit l’avoir vu ; son contenu et sa fiabilité ne peuvent donc plus être évalués aujourd’hui.
En 1945, un prêtre et historien de l’Église français, Léon Cristiani, publia un long article érudit (plus de 90 pages) intitulé Liste chronologique des saints de France, des origines à l’avènement des Carolingiens (essai critique). Connu pour son approche rigoureuse et fondée sur les sources concernant le christianisme ancien en Gaule, les cultes des saints, les listes épiscopales et les traditions hagiographiques, Cristiani entreprit une évaluation systématique des saints de France depuis les débuts du christianisme jusqu’à l’avènement des Carolingiens en 751.
En raison de sa méthode explicitement critique, cette étude est particulièrement précieuse pour l’examen des évêques et des saints anciens connus surtout par l’hagiographie tardive, y compris les traditions locales de Provence. Cristiani y mentionne saint Eucher et reconnaît saint Véran de Vence comme son fils, tout en consacrant aussi une notice propre à saint Véran — ce qui reflète le jugement de Cristiani selon lequel cette tradition familiale et épiscopale repose sur des bases historiquement plausibles, même si elle provient de sources postérieures.
À propos du manuscrit
La biographie manuscrite de saint Véran rédigée par Jacques Barcillon a été composée au milieu du XVIIe siècle. La date exacte de rédaction n’est pas connue. Bien que de nombreux auteurs modernes supposent que Barcillon a écrit la Vie de saint Véran avant la Vie de saint Lambert, les manuscrits eux-mêmes indiquent le contraire. À la page 81 du texte sur Véran, Barcillon répond à une question sur la canonisation en renvoyant le lecteur à sa discussion antérieure « à la fin de la Vie de saint Lambert », ce qui montre que le manuscrit sur Lambert était déjà achevé au moment où il rédigeait celui sur Véran.
Cette référence interne est décisive : elle établit la Vie de saint Lambert comme la plus ancienne des deux, et la Vie de saint Véran, traditionnellement considérée comme le texte fondateur, comme un écrit postérieur. Cela situe la rédaction du manuscrit de Véran dans le milieu des années 1600, après la biographie de Lambert, probablement achevée vers 1630. Au début du manuscrit, Barcillon affirme que saint Véran « pour un étranger dans sa propre maison et dans sa propre église, bien qu’il y demeure depuis plus de 1218 ans ». Il donne ce chiffre avec une grande précision. Reste à savoir à partir de quel point il faut compter. Si, comme le dit Barcillon, Véran fut ordonné évêque de Vence vers 442, alors ce manuscrit daterait d’environ 1660.
La Vie de saint Véran se compose de 18 chapitres :
Chapitre I – Qualités excellentes des parents de Saint Véran.
Chapitre II – Suite et conclusion du même sujet et de la naissance de saint Véran.
Chapitre III – Du soin de saint Eucher dans l’éducation de ses enfants.
Chapitre IV – De l’île de Lérins, où Véran et son frère furent conduits pour y progresser dans la science et la vertu.
Chapitre V – Des progrès et du succès heureux que Véran et son frère obtinrent en peu de temps à Lérins.
Chapitre VI – Véran et son frère professent la vie monastique à Lérins.
Chapitre VII – Saint Véran est élu et ordonné évêque de Vence.
Chapitre VIII – De la venue de saint Véran à Vence et de l’état pitoyable dans lequel il trouva son diocèse.
Chapitre IX – Du commencement et du progrès de saint Véran dans la conduite de son évêché.
Chapitre X – La réputation de saint Véran se répandant partout, il fut connu, aimé et estimé de tous.
Chapitre XI – Afflictions souffertes par les chrétiens à cause de leur impiété, et des secours que notre saint apporta à son peuple.
Chapitre XII – Troubles excités dans l’Église à cause de diverses hérésies nouvelles, et la conduite de saint Véran.
Chapitre XIII – Controverse sur la primatie des Églises des Gaules, prétendue par les évêques métropolitains d’Arles et de Vienne, décidée par saint Véran.
Chapitre XIV – Saint Véran est choisi comme médiateur dans un différend entre Ingénue, évêque métropolitain d’Embrun et des Alpes-Maritimes, et Auxane, évêque de Cimiez et de Nice.
Chapitre non numéroté – Il est indiqué « Chap. », mais sans numéro — suite du même sujet.
Chapitre XV – Du trépas de saint Véran..
Chapitre XVI – De l’église de saint Véran dans le terroir de Caigne, diocèse de Vence.
Chapitre XVII – Suite du même sujet.
Chapitre XVIII – De quatre saints Véran, évêques, qui ont vécu presque en même temps en France.
Le manuscrit matériel
Aujourd’hui, le manuscrit est conservé aux Archives diocésaines du diocèse de Nice. Sa cote est Diocèse de Nice – Archives FR AEC / 06 – 67 N 07 – Paroisse de Vence – 38. Il se trouve dans une boîte en carton qui contient également plusieurs autres dossiers (36 et 37). À l’intérieur de la boîte se trouve une simple chemise portant la même cote, qui renferme à la fois la Vie de saint Véran et la Vie de saint Lambert de Barcillon.
Le manuscrit de Véran se trouve ensuite dans une autre chemise portant des mentions manuscrites, qui indiquent :
APV (Archives paroissiales de Vence)
Laisse G.
cote 2
1 p(age).
Vie de St Véran
par le chanoine Claude [Jacques] Barcillon
(le prénom Jacques a été biffé et Claude a été inscrit au-dessus, ce qui n’est pas exact)
(Manuscrit)
La pagination s’arrête à la page
50, mais le manuscrit est complet
Ici, à l’encontre du manuscrit de la Vie de
St Lambert, les pages portent un numéro sur
le recto et le verso.
En écriture beaucoup plus petite et bien plus difficile à lire, on trouve ce qui suit :
(Mais la pagination n’est pas de l’auteur)
Manuscrit original –
Paraît avoir été écrit après la Vie de St Lambert.
Plusieurs phrases paraissent avoir été recopiées ; d’autres sont corrigées d’une écriture moins ancienne.
(cette partie a été biffée)
Divers filigranes apparaissent dans les papiers. Mais l’ensemble est bien du même auteur que la Vie de St Lambert.
2/1/1965 RY
28/1/65 Les corrections sont bien du même auteur. Les filigranes sont souvent les mêmes que ceux de la Vie de St Lambert (une tour). Peut-être le papier est-il de la papeterie de Vence car là tour figure dans les armes de Vence.
Vie décrite / écrite environ l’an 1660.
Il y a un tampon rouge « Archives diocésaines de Nice » dans la partie inférieure de la page.
Le manuscrit mesure environ 18,5 cm de large sur 26 cm de haut. Le livre est relié par une ficelle. Une partie de l’écriture se trouve très, très près des bords gauche ou droit, là où le volume est relié, ce qui rend la photographie difficile et parfois même la lecture. À certains endroits, le texte passe sous et/ou dans la reliure, ce qui laisse penser que cette reliure n’est pas d’origine : il aurait été impossible pour Barcillon d’écrire sur cette partie de la page.
Les pages du manuscrit portent les marques évidentes du temps et de l’usage. Elles sont déchirées par endroits, et les bords sont effilochés, irréguliers et usés. De nombreuses pages sont abîmées par de grandes taches. L’encre est inégale : parfois claire et fine, parfois épaisse et foncée. On observe sur beaucoup de pages un fort effet de transparence de l’encre d’un côté à l’autre.
L’écriture est généralement ferme et assurée, même si certaines pages sont très brouillonnes et d’autres franchement chaotiques. On y voit des hésitations, de nombreux mots et passages biffés, là où l’auteur a changé d’avis en cours d’écriture. De nombreux ajouts figurent dans les marges. Sur certaines pages, l’espacement entre les lignes est important, tandis que sur d’autres les lignes sont très serrées. Il n’y avait évidemment pas de traitement de texte au XVIIe siècle pour dissimuler ce genre de corrections et de révisions.
Chaque page est numérotée dans le coin supérieur droit ou gauche de 1 à 50. Après cela, plus aucune page n’est numérotée. Comme indiqué plus haut, des notes portées sur le papier dans lequel le manuscrit est conservé montrent que cette numérotation a été ajoutée plus tard par quelqu’un d’autre que Barcillon. On ignore pourquoi elle s’arrête à 50.
Entre les pages 14 et 15, il y a deux pages blanches.
Entre les pages 19 et 20, il y a sept pages blanches, dont deux forment une très étroite bande verticale de papier, comme une page très mince. À cause de ces pages blanches, la pagination « paire » se retrouve ensuite à droite, alors qu’elle était auparavant à gauche.
Les pages 20, 21, 22 et 23 sont détachées : elles se sont séparées de la reliure.
Le manuscrit se termine à ce qui correspondrait à la page 94, bien que celle-ci ne soit pas numérotée. Un petit « fin » en marque la conclusion. Cependant, cinq pages supplémentaires ont été reliées à la suite, qui ne font pas partie du manuscrit original. Le nom de saint Véran n’y apparaît jamais. Il s’agit d’un essai historico-théologique évoquant l’invasion du monde romain par les peuples barbares, l’effondrement de l’ordre politique et la persécution de l’Église, la décadence morale et la faiblesse du clergé comme causes profondes, la diffusion de l’hérésie comme catastrophe intérieure, et la délivrance divine par les saints, les conciles et l’enseignement orthodoxe. On ignore pourquoi, quand et par qui cet essai a été rattaché au manuscrit de Barcillon.
La dernière page de cet essai fait office de quatrième de couverture, ce qui est assez étrange : on s’attendrait normalement à trouver une page blanche.
À propos du français manuscrit du XVIIe siècle
Le français du XVIIe siècle ressemble au français moderne, mais il s’en distingue sur plusieurs points importants. L’orthographe était beaucoup moins normalisée : un même mot pouvait apparaître sous différentes formes, et les auteurs écrivaient souvent selon leurs habitudes, leur région ou leur préférence personnelle. L’une des différences les plus visibles concerne l’usage de u et de v : ces deux lettres n’étaient pas distinguées comme aujourd’hui. Le v apparaissait souvent au début des mots (vne pour une, verité pour vérité), tandis que u était utilisé à l’intérieur (auoit pour avait, fauour pour faveur). De même, i et j n’étaient pas clairement séparés, et i pouvait remplir les deux fonctions (iour pour jour).
Les accents étaient employés de façon irrégulière, voire pas du tout : de nombreux mots qui en portent aujourd’hui n’en avaient pas (etre pour être, aage pour âge), et l’accent circonflexe ne marquait pas encore systématiquement la disparition d’anciennes consonnes (hostel pour l’actuel hôtel). Les consonnes finales muettes étaient parfois écrites mais non prononcées, et le doublement des consonnes était moins régulier, donnant des formes comme trespas pour trépas ou estoitpour était.

Le vocabulaire diffère lui aussi : certains mots sont tombés en désuétude, d’autres ont changé de sens au fil du temps, et les textes du XVIIe siècle emploient souvent un langage très religieux ou formel, reflet de la culture de l’époque. La grammaire et la structure des phrases étaient plus souples : les phrases sont fréquemment longues, pleines de propositions, et peuvent manquer de la ponctuation qui aiderait un lecteur moderne. L’ordre des mots peut sembler inhabituel, et les pronoms, les terminaisons verbales et les accords de genre ne correspondent pas toujours aux usages actuels.
Pour toutes ces raisons, lire le français du XVIIe siècle peut donner l’impression de lire une langue différente, bien que clairement apparentée, même pour des locuteurs natifs.
Abbé Eugene Tisserand et la Société d’études scientifiques et archéologiques de la ville de Draguignan
En 1860, l’abbé Eugène Tisserand publia ce qui est généralement considéré comme la première histoire complète de Vence, intitulée Histoire de Vence. Il est clair qu’il s’est largement appuyé sur le manuscrit de Barcillon pour la partie concernant saint Véran. Peu après la parution de son livre, celui-ci fit l’objet d’un compte rendu dans une revue intitulée Bulletin de la Société d’études scientifiques et archéologiques de la ville de Draguignan. La Société d’études scientifiques et archéologiques de Draguignan et du Var, fondée en 1855, est consacrée à l’étude, à la conservation et à la mise en valeur de l’histoire, de l’archéologie et du patrimoine naturel de Draguignan et de l’ensemble de la région du Var et des Alpes-Maritimes. Pour accompagner ce compte rendu, Tisserand envoya des copies des deux manuscrits inédits de Barcillon : la Vie de saint Véran et la Vie de saint Lambert.
La Vie de saint Véran fut publiée par la Société dans son Bulletin sur plusieurs livraisons. On y lit : « Bien que cet ouvrage ne présente pas toujours le même intérêt archéologique dans toutes ses parties, nous pensons faire plaisir à nos lecteurs en le publiant presque entièrement, soit en raison des détails précieux qu’il contient sur l’une des familles les plus saintes et les plus nobles des Gaules, soit à cause des questions importantes d’histoire ecclésiastique qui y sont abordées. » Il faut noter l’expression « presque entièrement ». Une petite partie du texte a été omise dans cette publication en feuilleton, mais rien de vraiment essentiel : surtout l’introduction de Barcillon au lecteur et quelques informations supplémentaires sur d’autres personnages historiques portant le nom de Véran.
La première livraison (chapitres I à III) a été publiée dans le numéro de janvier 1861.
La deuxième livraison (chapitres IV à VII) a été publiée dans le numéro d’avril 1861.
La troisième livraison (chapitres VIII à XII) a été publiée dans le numéro de juillet 1861.
La quatrième livraison (chapitres XIII à XV) a été publiée dans le numéro d’octobre 1861.
La cinquième livraison (chapitres XVI à XVIII) a été publiée dans le numéro de janvier–avril 1862. Les quatre premières livraisons ont ensuite été réunies dans le volume III (1860–1861), tandis que la dernière a été publiée dans le volume IV (1862–1863).
Bulletin Historique et Archéologique de Vaucluse et des Départements Limitrophes
En 1881, le manuscrit de Barcillon fut de nouveau publié, cette fois en trois livraisons dans le « Bulletin Historique et Archéologique de Vaucluse et des Départements Limitrophes ». Bien que le texte ait fait l’objet d’une nouvelle composition typographique et comporte quelques révisions et ajouts éditoriaux, il reste largement fidèle à la version publiée entre 1860 et 1862 dans le « Bulletin de la Société d’Études Scientifiques et Archéologiques de la Ville de Draguignan ». Les deux éditions présentent certaines différences de détail, mais la seconde n’apporte pas d’informations nouvelles importantes sur la vie de saint Véran et n’omet aucun passage significatif du texte précédent. La plupart des différences semblent résulter de légères divergences dans l’interprétation du manuscrit original. Par exemple, l’édition de Draguignan transcrit un passage par « ample pouvoir », tandis que celle de Vaucluse donne « plein pouvoir ». L’écriture manuscrite de Barcillon, datant du XVIIe siècle, étant parfois extrêmement difficile à déchiffrer, de petites divergences de ce genre n’ont rien de surprenant.
Un ajout notable est toutefois la présence d’une longue note de bas de page introductive qui fournit de précieux renseignements biographiques sur Jacques Barcillon lui-même, notamment l’identité de ses parents, des détails sur sa carrière ecclésiastique et ses liens familiaux.
Télécharger différentes versions et traductions du manuscrit de saint Véran.
Vous pouvez lire (en anglais) un article plus approfondi sur saint Véran ici: Faith and Legends: Uncovering the 5th-Century Mystique of Saint Véran of Vence.
Objet: Le manuscrit inédit du XVIIe siècle sur la vie de saint Véran par Jacques Barcillon
Où: Archives diocésaines de Nice, 8 rue Vincent Fossat, Nice 06100 (Alpes-Maritimes) (Google Maps)
Quand: Sur rendez-vous uniquement
Phone: +33 04 92 09 55 19
Site: nice.catholique.fr





















